Littérature
Née an banlieue parisienne, Jennifer Tamas a eu un coup de foudre pour la littérature à l'âge de 14 ans, à la lecture de Tristan et Yseult. Inspirée par sa prof de français au collège, elle a su qu'elle consacrerait sa carrière à l'enseignement des lettres. Alors que sa mère la destinait plutôt aux mathématiques, elle s'est très tôt « émerveillée » devant la puissance du récit, de la langue, s'intéressant aussi à son histoire et à son évolution. Marquée par la prépondérance des hommes dans le corpus universitaire, elle enseigne aujourd'hui une littérature sous le prisme des femmes oubliées du xviie siècle, à l'université Rutgers aux États-Unis.
Archives
Comme en littérature, où les classiques (soit les œuvres retenues dans la mémoire collective) sont majoritairement écrits par des hommes, l'histoire telle qu'est traduite, pensée, archivée est elle aussi une affaire masculine. Dans son premier essai, Au non des femmes, Jennifer Tamas révélait le matrimoine littéraire dissimulé et oublié en réhabilitant des autrices et des héroïnes et en les envisageant à l'aune du féminisme contemporain. Pour son nouveau livre, elle s'est plongée dans les archives des registres d'écrou à Paris, où elle a découvert que certaines de ces autrices étaient passées entre les mains de la justice. « Le conte est une transposition, un éloignement, une conjuration de la violence consubstantielle à l'égard des femmes. »
Mariage
La « contre-enquête » de Jennifer Tamas dénonce les inégalités inscrites dans le cadre légal du mariage entre les hommes et les femmes. La chercheuse rappelle qu'au cours de plusieurs périodes historiques, les hommes avaient par exemple le droit de tuer leur femme, notamment si celle-ci avait commis un adultère. L'inverse était évidemment impossible. La particularité du conte de Charles Perrault, c'est qu'il raconte ce qu'il se passe après le mariage. Avec lui, « on a le droit de regarder ce qui se passe derrière la porte, alors que c'est un espace que même la justice a longtemps refusé d'ouvrir ». On est loin du « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ».
Pouvoir
La fiction, la littérature est un espace de réappropriation du pouvoir par les femmes. Et c'est bien cela qui fait « trembler les hommes », lorsque les femmes entrent en littérature et signent de leur nom, affirmant ainsi leur voix. Jennifer Tamas explique que « Boileau était un misogyne notoire qui s'est attaqué à Madeleine de Scudéry pendant des dizaines d'années, disant qu'elle avait détruit le roman ». La curiosité et le désir de savoir féminins - au cœur du conte de Barbe Bleue - étaient devenus une menace.
Langue
Née d'un père créole et d'une mère égyptienne, Jennifer Tamas a reçu une éducation stricte dans laquelle la maîtrise parfaite de la langue française « sans accent » était fondamentale. « La langue du xviie est celle de l'hypercorrection par excellence, celle de l'Académie, de la syntaxe... Il s'agit d'une langue très épurée, mais qui dégage une fausse clarté, une fausse facilité. » Cette langue de Racine - auteur préféré de la chercheuse -, permet, selon elle, « de penser le tragique de l'humain et l'incommunicabilité ».
Barbe Bleue, contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes
Seuil
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 21,90 € ; 272 p.
ISBN: 9782021559781
