Sonate d'automne. « Russell croyait fermement que seule la jeunesse avait l'oreille suffisamment sensible pour percevoir la musique des sphères d'une époque donnée ; que c'étaient les écrivains dans la vingtaine qui étaient à même de nous présenter de nouvelles manières d'entendre et de voir le monde. Il arrivait de temps à autre, peut-être une ou deux fois tous les dix ans, qu'un jeune auteur dise quelque chose de nouveau, ou exprime tout au moins des vérités anciennes d'une façon inédite, et nous fasse retrouver, dans toute leur fraîcheur et comme si nous les découvrions pour la toute première fois, des sentiments depuis longtemps enfouis. » Ce jeune auteur, il y a plus de quarante ans, c'était lui, Jay McInerney. Documentant, dans Journal d'un oiseau de nuit (Mazarine, 1986, réédité depuis à L'Olivier et en Points sous son titre d'origine, Bright Lights, Big City), la dérive de la jeunesse new-yorkaise d'alors, nostalgique de ce qu'elle n'avait pas vécu... Et jamais, poursuivant une œuvre puissamment romanesque, McInerney ne s'est départi tout à fait de ces habits inauguraux de deuil. Loin des prouesses postmodernes chaque fois renouvelées de son ami Bret Easton Ellis, lui n'aura fait que creuser son sillon avec, de livre en livre, une ampleur de plus en plus grande, composant finalement à la manière d'un Fitzgerald le tableau le plus précis et incisif qui soit d'une nouvelle génération perdue, la sienne. Les historiens du futur n'auront qu'à se pencher sur ses romans pour comprendre comment, des années Reagan à celles de Trump, ce qu'il pouvait rester du rêve américain s'est définitivement dissipé.
C'est là, à l'heure des désillusions, que ses lecteurs fervents et patients (près de dix ans qu'on l'attendait, depuis Les jours enfuis, L'Olivier, 2017) le retrouvent avec ce Rendez-vous sur l'autre rive, le plus crépusculaire peut-être de tous ses livres. De quoi s'agit-il ? De rien. Du temps qui passe et de celui qui est passé. D'un couple, la soixantaine, qui s'est beaucoup aimé, beaucoup déchiré, beaucoup perdu, qui s'est gardé et ne s'est pas vu vieillir. D'une ville aussi et peut-être surtout : New York. De la permanence des choses et l'impermanence du désir. Soit donc Russell et Corrine Calloway, héros de la suite romanesque entamée par McInerney en 1992 avec Trente ans et des poussières et poursuivie dans La belle vie et Les jours enfuis. Les Scott et Zelda des krachs boursiers, du 11 septembre et désormais de la grande pandémie. Ce Covid qui surgit dans leur vie au moment précis où ils avaient plus ou moins perdu espoir qu'il s'y passe encore quelque chose... Bien sûr, le romancier s'en donne à cœur joie, ses dilections sont au premier plan (Rendez-vous sur l'autre rive peut aussi être lu comme un guide new-yorkais des élégances gastronomiques et tout spécialement viticoles, la grande passion de l'auteur...). Son ironie à l'égard de ces rich and beautiful people est plus que jamais dévastatrice, mais, dans le même temps, son regard se pose sur chaque personnage avec une infinie délicatesse et même empathie. Pour Russell, Corrine et les autres, le rideau est peut-être tombé, mais la nuit restera à jamais tendre.
Rendez-vous sur l'autre rive
Éditions de l'Olivier
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Thierry Decottignies
Tirage: 12 000 ex.
Prix: 23,50 € ; 336 p.
ISBN: 9782823624502
