Le 7 octobre 2023, Elisa Shua Dusapin se trouve à Beyrouth, invitée par le Festival international du livre, quand le Hamas attaque Israël. Quatre jours plus tard, elle est rapatriée chez elle en Suisse tandis que Le vieil incendie (Zoé), son dernier roman abordant les thèmes de la dissolution de l'identité et de l'appartenance à un lieu, est auréolé de plusieurs prix. Les invitations se multiplient mais l'écrivaine sent qu'un « mur invisible » la sépare des autres depuis son retour du Liban. « À Beyrouth, j'ai pour la première fois été confrontée à l'extrême violence de la guerre, se souvient-elle. Je ne dormais plus la nuit, j'étais obsédée par les informations et frustrée par leur traitement médiatique, que je devinais fragmentaire. Une part de moi était restée au Proche-Orient et il me fallait partir pour la retrouver. » Elisa Shua Dusapin s'installe dès lors à Amman, en Jordanie, une base à partir de laquelle elle parcourt la région pendant deux ans, passe les frontières, rencontre celles et ceux dont l'existence est bouleversée par la guerre : réfugiés syriens, Jordaniennes ayant monté une coopérative de plomberie, Israéliens, Palestiniens. Sauf la frontière, cousu d'histoires intimes parfois terribles, restitue leur parole et ce que l'autrice a observé ces deux années durant, sans manichéisme ni prendre parti. « Spectatrice mais concernée » : ainsi se définit-elle dans ce récit à hauteur des femmes et des hommes qu'elle croise, dont les mots entrent en résonance avec l'histoire de sa propre famille, marquée par la guerre de Corée et la partition de la péninsule coréenne le long du 38e parallèle.
Née d'un père français et d'une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Zurich et le Jura suisse. En 2016 paraît Hiver à Sokcho (Zoé), premier roman dont la traduction anglaise sera récompensée en 2021 par le National Book Award. Son intrigue se situe dans une ville portuaire proche de la frontière entre les deux Corées. « La question de l'identité liée à la double culture dont je suis issue était à l'origine d'Hiver à Sokcho. Aujourd'hui, elle ne s'impose plus à moi à une échelle individuelle mais collective, systémique, géopolitique. Que signifie l'appartenance à un territoire, à une langue ? Devrais-je me sentir davantage chez moi en Corée ou en France qu'ailleurs ? Je pense avoir fait la paix avec cette irrésolution. Le fait de ne me sentir nulle part chez moi n'est plus synonyme d'inconfort, mais de liberté. »
Au fil de ses livres, l'écrivaine a emmené son lecteur en Corée (Hiver à Sokcho), au Japon (Les billes du pachinko, Zoé, 2018), en Russie (Vladivostok Circus, Zoé, 2020) et dans le Périgord noir (Le vieil incendie, Zoé, 2023). S'il s'inscrit dans la lignée de ces précédents romans inspirés de sa trajectoire personnelle, Sauf la frontière affirme un « je » autobiographique et la volonté de « témoigner de ce qui se passe à l'endroit où la vie m'a menée », précise son autrice. « Pour la première fois, j'ai eu besoin de raconter en dehors d'un cadre fictionnel ce que j'observais, cette réalité si différente de ce que je pouvais lire ou entendre en Europe. En apprenant l'arabe, en échangeant avec les personnes rencontrées issues de différentes nationalités, j'ai compris que l'intime confinait à l'universel grâce aux émotions, ce matériau qui occupe une place centrale dans mon travail. Avec Sauf la frontière, je reste au plus proche du réel tout en assumant la subjectivité de mon regard d'étrangère. J'en avais besoin pour me sentir légitime dans une situation d'une extrême complexité, pour en explorer les nuances, qui est peut-être le maître mot ayant guidé l'écriture de ce livre. »
Sauf la frontière
Zoé
Tirage: 12 000 ex.
Prix: 19 € ; 240 p.
ISBN: 9782889076437
