Publier des histoires, Claude Ponti l'avait compris, c'est « fabriquer des mots ou des groupes de mots dont on a besoin et qui ne sont pas comme on le voudrait dans le langage courant ». La dyslexie - ce trouble spécifique caractérisé par des difficultés à assimiler le langage écrit - ne représente-t-elle donc aucune barrière pour travailler dans l'industrie du livre ? N'allons pas jusque-là. Mais depuis quelques années, la parole se libère sur les neuroatypies au travail et des portes s'entrouvrent pour les personnes concernées.
D'après Lucie Fournier, attachée de presse littéraire, c'est pour encourager ce début de progrès qu'il est urgent de témoigner. Il faut, selon elle, déconstruire le mythe du « petit rat de bibliothèque devenu éditeur parce qu'il aurait avalé tous les livres du monde dès la petite enfance ». Peut-on travailler dans l'édition quand la lecture ou l'écriture représentent une forme de souffrance quotidienne ? Ce trouble pourrait-il même receler, dans certains cas, une acuité littéraire hors du commun ?
Bataille avec les mots
Benoît Laureau, cofondateur des éditions de l'Ogre, incarne ce paradoxe apparent. Diagnostiqué tardivement, il raconte une enfance entravée par son rapport au langage, décrivant une difficulté à terminer un livre et un « brouillard mental » où transcrire sa pensée s'apparentait à un « bégaiement permanent ». Pourquoi, alors, choisir l'édition ? Parce que, s'il bute sur les livres imposés par l'école, il nourrit en parallèle un lien intense avec la lecture, jusqu'au déclic à la fin de l'adolescence. « En plus de la dyslexie, je souffre d'un trouble de l'attention qui peut être détourné par des intérêts spécifiques forts. Vers l'âge de 19 ans, j'ai développé une passion pour certains livres, uniquement ceux sur lesquels je pouvais me concentrer longtemps ; c'est devenu un refuge pour mieux comprendre le monde et exprimer ce que je ressentais », explique-t-il.
Après des études de droit, il se forme en autodidacte et crée sa maison d'édition. Se sentant aujourd'hui à sa place en tant qu'éditeur, il reste angoissé par la possibilité de la coquille, même s'il assume de plus en plus son trouble auprès de ses équipes et de ses auteurs et autrices. Il estime néanmoins que ce parcours atypique a forgé son regard : « À force de batailler avec les mots, j'ai développé une résistance à certaines écritures classiques, et paradoxalement une sensibilité pour des langues singulières. Quand un texte me prend, j'arrive intuitivement à me fondre dans la mécanique de sa langue et à accompagner l'auteur au plus près. »
Un rapport intuitif à l'écrit partagé par Jérémy Eyme, fondateur des éditions du Panseur, dyslexique et fasciné par les « promesses d'une syntaxe tordue ». « Le nom de ma maison d'édition - Panseur avec un "a" - est déjà un clin d'œil à la créativité de la dyslexie, explique-t-il. C'est, pour moi, une façon de montrer comment une erreur de graphie permet de construire un nouveau sens ». En butant sur les mots, l'éditeur parvient à attraper ce qui échappe à d'autres : « Comme je lis mal, je capte des choses entre les lignes. Ce décalage focalise toute mon attention sur la production de sens. »
Chemins de traverse
Cette liberté face aux cadres établis se retrouve-t-elle aussi chez les personnes dyslexiques qui choisissent de diffuser et de faire connaître les livres ? Franck Belloir, ancien libraire et directeur du festival Les Passeurs de Livres, a éprouvé, enfant, un mélange d'attirance et d'anxiété vis-à-vis de l'écrit. Au cours de ses études d'histoire, il observe un fossé entre ce qu'il croit comprendre d'un livre et son contenu réel. Pour compenser, il s'inflige une charge de travail écrasante, s'obligeant à lire « cinq ou six fois le même livre ou les mêmes passages ».
Pour assouvir son besoin croissant de transmettre, il érige ses « moyens de contournement » en méthode de travail. « On passe par des chemins de traverse quand on est dyslexique », s'amuse celui qui avoue « commencer les livres par la fin », pour mieux en saisir l'essence. Devenu sa signature, ce pas de côté irrigue aujourd'hui toute ses actions : d'abord, la ligne éditoriale de son festival, qui décloisonne sciences humaines et fiction littéraire ; mais aussi son projet de devenir éditeur en créant une collection historique en coédition avec la maison Yovana pour continuer de « défendre les livres autrement ».
Cette même volonté de transmettre est aussi ce qui porte Lucie Fournier. Cofondatrice de l'agence Les Ardentes, une agence de relations presse et libraires, elle admet avoir longtemps « souffert d'un manque de légitimité » dans un milieu où l'excellence académique semble de mise. C'est pourtant sa dyslexie qui fait aujourd'hui sa force. La lecture ayant longtemps été une épreuve, elle s'est naturellement tournée vers l'oralité : « Aujourd'hui, j'aime prendre le temps de lire les livres, je m'y autorise. Mais j'aime aussi parler des livres. Je ne les ai jamais vus comme des objets solitaires et élitistes, mais comme des objets de partage qui permettent de s'ouvrir ».
Décomplexer l'effort
Cette ouverture, certains éditeurs la poussent plus loin en concevant des maisons d'édition inclusives, dont les ouvrages s'adressent à toutes et tous, mais ciblent particulièrement les personnes dys. C'est le pari de Valentin Mathé, créateur des éditions La poule qui pond. Persuadé, à l'école, que le français n'est « pas pour lui », il élabore aujourd'hui des collections recourant à la syllabation : une méthode qui alterne les couleurs pour détacher visuellement chaque syllabe, permettant au lecteur de regrouper facilement les lettres qui se prononcent ensemble.
L'outil décomplexe l'effort de déchiffrage des plus jeunes, libérant au passage son propre regard sur l'exigence littéraire : « Un texte avec des fautes d'orthographe peut être un texte très réussi ! ». Affirmant qu'il n'aurait jamais été embauché s'il n'avait fondé sa propre structure, il considère que « sa débrouillardise vient de sa dyslexie » et se dit même prêt à « resigner pour ce même trouble » !
Une philosophie inclusive et décomplexée que partage Sandra Todorovic avec les éditions ZTL-ZéTooLu. À la fois dyslexique et dyspraxique, elle repense l'objet-livre en concevant un label « Lecture confortable » : polices arrondies, doubles interlignes et ponctuation colorée pour éviter la fatigue cognitive. Loin de la freiner, son trouble décuple son empathie. Ayant elle-même besoin de « prendre le temps », elle accorde à ses auteurs et autrices cette liberté, refusant de les brusquer. Preuve que ces professionnels ne se contentent plus de s'adapter au monde du livre : en imposant leur liberté de ton et de format, ils le transforment de l'intérieur pour le rendre, enfin, accessible à tous.
