Livres Hebdo : La fin de ce premier quart de siècle est marquée par de fortes mutations sociétales (renforcement du numérique, polarisations politiques…). Comment transforment-elles les bibliothèques ?
Cécile Swiatek Cassafieres : La transformation de l'écosystème de la publication académique qui est à l'œuvre depuis dix ans s'est accélérée sous la nécessité de donner davantage accès aux publications scientifiques dans divers domaines cruciaux - en santé, sociologie, géopolitique… Un second enjeu a été de former et informer les étudiants mais aussi les citoyens aux intelligences artificielles génératives, qui se sont démocratisées à grande vitesse. Le troisième volet concerne les données (personnelles ou de recherche) : comment les collecter, les organiser, les décrire et les structurer pour qu'elles deviennent faciles à trouver, accessibles, interopérables et réutilisables. Enfin, d'importants enjeux politiques, juridiques, financiers et technologiques sont à l'œuvre dans la documentation électronique. Comment assurer la bibliodiversité, offrir un accès équilibré et équitable à de la documentation sous licence mais aussi en accès libre et ouvert ? En France, les structures documentaires de l'enseignement supérieur et de la recherche travaillent à donner accès aux publications et aux résultats de la recherche avec le consortium Couperin.org et des universités investissent du temps et de l'argent dans les plateformes favorables à la science ouverte.
Claude Poissenot : L'usage des ressources électroniques est plus marginal dans les bibliothèques municipales. Ça n'intéresse pas les publics tant que ça.
Une question de manque de demande mais également d'offres ? On voit des bibliothèques départementales se désinvestir des ressources électroniques (payantes), comme la Loire-Atlantique…
C.P. : Il y a une offre notamment dans les collections patrimoniales en ligne, mais cela intéresse un public très atypique. On peut dire que la BnF ne s'est pas emparée de l'offre numérique d'actualité là où son échelon national aurait permis d'éviter une fragmentation coûteuse du marché. Chaque collectivité a dû ou voulu proposer des ressources, ce qui lui a demandé de trouver les compétences et a surtout nourri les fournisseurs…
C.S.C. : Les bibliothèques patrimoniales ont fait un beau travail de mise à disposition de la mémoire au bénéfice de la société !
C.P. : Mais nous sommes une société du présent. Pour dire « je » aujourd'hui, le passé ne nous aide plus beaucoup. Il faut partir des gens, donc se poser la question : en quoi les bibliothèques peuvent être utiles ? Il faut réussir à pointer la vocation de la bibliothèque du point de vue des gens eux-mêmes. Ils y viennent s'ils en ont envie et si cela a du sens pour eux.
C.S.C. : La question du dialogue avec la société s'est en effet développée ces cinq dernières années. Elle a été particulièrement sensible pendant le Covid. Nous offrons accès à des gisements documentaires, des plateformes de service, et des espaces de vie - et je ne dis pas seulement « espace d'étude ». Ça a un côté « bibliothèque des possibles », qui démocratise la culture et fait circuler les savoirs, les rend accessibles.
Mais « démocratiser la culture » ne sous-entend-il pas une démarche descendante, qui n'a plus de sens pour le citoyen de 2025 ? Les « affaires culturelles », qui renvoient à la politique de Malraux de donner accès aux « grandes œuvres de l'esprit », n'est-ce pas obsolète ?
C.P. : On fait comme si la culture existait ; une adhésion à quelque chose qui serait une culture définie par les élites comme telle. Or la prescription culturelle passe par des relais plus horizontaux, comme les réseaux sociaux. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus de hiérarchie ou que nous sommes arrivés à une ère post-démocratisation. La fréquentation des bibliothèques est toujours liée au diplôme, rappelle encore une récente enquête du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). Ce que je veux dire, c'est que l'adhésion à un système de hiérarchie légitime s'est défaite, notamment en raison de la revendication d'autonomie des citoyens. Les gens considèrent qu'ils sont les mieux placés pour décider pour eux-mêmes. Les bibliothèques territoriales ont ainsi des politiques d'acquisitions moins élitistes qu'auparavant.
« Les petites bibliothèques qui fonctionnent bien sont celles où les gens arrivent avec leurs propres idées et peuvent les partager »
C.S.C. : Nous faisons davantage que rendre culture et savoirs accessibles : on les transmet. C'est le maître mot.
C.P. : Je suis d'accord, mais il nous faut d'abord poser une question : qu'est-ce que transmettre dans une société d'individus autonomes ? Transmettre quand on avait, sous la IIIe République, des individus programmés pour recevoir ce qu'on avait à leur transmettre, c'était facile. Aujourd'hui ? C'est tout à fait possible, mais sous condition. Il suffit de regarder dans les familles : il y a de la transmission, mais elle se fait dans les deux sens. Cela nécessite au préalable une relation de confiance, et on le voit dans les bibliothèques municipales : les professionnels sont ceux qui arrivent à établir un lien de confiance. Les petites bibliothèques qui fonctionnent bien sont celles où les gens arrivent avec leurs propres idées et peuvent les partager. Cela participe au renouveau des bibliothèques.
C.S.C. : Favoriser l'autonomie des personnes, ce n'est pas les abandonner dans un océan d'informations incompréhensibles. Ce que font les BU, c'est transmettre, mais aussi mettre les gens en capacité de transmettre, en développant leur esprit critique. Transmission de cultures, de savoir-faire (à travers les fablab par exemple)… Quelle qu'elle soit, une bibliothèque est un point de repère. Tout le monde reconnaît une bibliothèque.
C.P. : Ce qui me semble intéressant, c'est de voir en quoi la bibliothèque peut être nécessaire pour les gens, mais aussi pour la collectivité. C'est un service public qui participe à la fabrication de la vie commune, et c'est quelque chose que l'on sous-estime quand on réduit la bibliothèque aux affaires culturelles. Que font les gens quand ils sont réunis par des cultures diverses ? Ils produisent des sociétés qui pensent qu'être ensemble, c'est possible, et que fabriquer du « nous », c'est une bonne chose. C'est central dans un monde qui a tendance à se décomposer. On a CNews qui déchire les tissus, et les bibliothèques qui recousent, ou qui amènent les gens qui les fréquentent à recoudre ailleurs.
Mais tout le monde reconnaît-il vraiment une bibliothèque ? D'ailleurs, les vocables sont divers : médiathèque, tiers-lieux, learning center…
C.P. : Il y a un enjeu de communication : c'est très important que les bibliothèques se donnent à voir comme des espaces de construction du collectif, et que ce ne soit pas un gros mot. Biblis en folie, ce n'était pas tant la folie que ça. J'ai trouvé les animations proposées assez conventionnelles. On peut progresser dans la folie pour donner à voir le visage réel des bibliothèques.
« Une bibliothèque, c'est avant tout un collectif qui assure un accueil inconditionnel, avec des collections »
C.S.C. : Ce n'est pas le travail de l'usager de savoir ce qu'on fait. La bibliothèque, ce n'est pas le bibliothécaire : c'est ce qui émane du travail du bibliothécaire. C'est un effet du collectif. Les bibliothèques ont toujours été actives dans les « communs ». L'Université travaille par exemple de plus en plus avec le citoyen et le territoire pour faire de la science participative. Les universités et leurs BU travaillent également toutes à la lutte contre la désinformation.
C.P. : La bibliothèque doit être un repère, un phare dans cette nuit de brouillard qu'est la désinformation. De manière générale, les bibliothèques sont des boîtes à outils avec lesquelles on peut faire plein de choses différentes.
C.S.C. : Et on leur donne en effet différents noms, comme « learning center ». Mais c'est un effet de mode. La signature d'un bibliothécaire continue d'indiquer « Bibliothèques et learning centers », ou « Service commun de la documentation et Bibliothèques universitaires ».
C.P. : Je ne suis pas pour figer une définition. Je vois bien des bibliothécaires conservateurs qui aimeraient qu'on retienne la bibliothèque seulement comme lieu de conservation de livres… Mais une bibliothèque, c'est avant tout un collectif qui assure un accueil inconditionnel, avec des collections. Un service public gratuit et ouvert - les BU sont très bonnes sur ce point ! Où sont les livres, là-dedans ? Il y en aura toujours, ils sont tellement pratiques ! Ce dont on a besoin, c'est surtout un espace public, sûr, gratuit, inspirant. C'est ça, une bibliothèque.
C.S.C. : Livre ou pas, c'est un endroit où on va trouver une collection organisée de références utilisables pour l'avenir. Elle est structurée pour que chacun puisse s'y repérer, trouver ce qu'il cherche ; et cette transmission permet à chacun de produire une pensée originale.
C.P. : Rationnelle, si possible.
C.S.C. : On en donne en tout cas les moyens. Après, chacun produit librement.
Mais n'y a-t-il pas justement un manque de moyens ? Vous avez soulevé le problème de l'ouverture limitée…
C.S.C. : Les horaires limités dans certaines bibliothèques municipales ou dans certains territoires sont un problème. Et il y a, à mon sens, trop de recours aux bénévoles : si cela est une nécessité ou une condition pour pouvoir ouvrir une bibliothèque, on a de sacrées questions à se poser sur les moyens que les pouvoirs publics attribuent aux bibliothèques et à ce que l'on veut offrir à nos concitoyens.
« Il faut intégrer davantage les bibliothécaires dans le paysage de la recherche. Mettez un bibliothécaire dans votre moteur ! »
C.P. : Collectivement, il y a un arrangement social qui fait que les collectivités n'ont pas les sous, et que les bibliothécaires ne veulent pas consacrer tout leur temps à accueillir les publics.
C.S.C. : C'est une différence entre la lecture publique et la lecture académique : pour la première, on a une médiation permanente en salle de lecture ; dans la seconde, sur une période de croisière classique (après la rentrée universitaire et en dehors des périodes de révision), il y a nettement moins besoin de bibliothécaires en salle de lecture qu'en période « chaude ». C'est le royaume du lecteur.
Que reste-t-il à approfondir et à améliorer ?
C.S.C. : Il faut intégrer davantage les bibliothécaires dans le paysage de la recherche. Mettez un bibliothécaire dans votre moteur ! En début de chaîne, quand on monte un service ou un projet, car c'est un stratège et un visionnaire ; et à la fin, car c'est lui qui sait comment diffuser vos savoirs. Entre les deux, c'est le temps du chercheur.
C.P. : Il faut régler cette question des frontières. Que les bibliothèques ne soient pas enfermées dans la culture - ce qui ne correspond pas aux moyens des petites et moyennes collectivités, d'ailleurs. Essayer de convaincre les élus locaux à penser la bibliothèque comme ne relevant pas seulement d'une compétence culturelle. Et les bibliothécaires doivent accepter cette hybridation.
