D'un front à l'autre. Une minute quinze. C'est le temps dont dispose en moyenne Claude Guibal pour raconter la guerre dans ses reportages pour la radio. Une minute quinze pour « dessiner les traits fragiles et fous de cet enfant-soldat du Soudan du Sud », « pour suffoquer devant le témoignage d'une femme violée dans les Kivus ». Soixante-quinze secondes, et ce goût amer d'avoir voulu tant dire et d'avoir dit si peu. Ce que la guerre fait aux hommes est une réponse aux ondes saturées d'actualités. Sur 240 pages, Claude Guibal nous livre l'envers de cette minute quinze : tout ce qui se joue entre elle, venue « observer » pour « rapporter, expliquer », et les femmes et les hommes rencontrés sur place. À l'hiver 2023, la journaliste part deux mois en Ukraine. Nous la suivons dans ses premiers pas à Kiev, dans l'appartement du 12, rue Malopivaldna où l'éphéméride affiche « 24 février 2022 », le jour où la Russie a envahi l'Ukraine, la date depuis laquelle l'existence des propriétaires de l'appartement est suspendue.
C'est à travers ces détails familiers, qui nouent la gorge et disent tout de la réalité de la guerre, que Claude -Guibal choisit de nous la raconter. De Kiev à Kherson, de Boutcha à Avdiivka, « Verdun à l'ukrainienne », sa plume décrit le courage ordinaire bien plus que l'héroïsme, l'absence d'un choix autre que celui de défendre son pays, l'épuisement et ces rires qui ne résonnent jamais aussi fort que sous la menace des bombardements. Avec la justesse et l'empathie forgées par l'expérience du terrain, l'autrice retranscrit ses échanges avec Serhyi, « dix-sept ans, deux ans de guerre, un confinement épidémique au début de l'adolescence », Bohdan, le soldat rencontré dans une station-service du Donbass, ou encore Sacha, qui lui demande de ramener à Paris une motanka (poupée traditionnelle ukrainienne) confectionnée par ses enfants. Leurs voix se mêlent aux témoignages recueillis sur d'autres fronts, de la Bosnie au Congo, de Bangui à Gaza.
À travers ces portraits saisis sur le vif, Claude Guibal humanise ces noms (Maïdan, Irpin, Kherson, Boutcha...) ayant fait irruption dans notre quotidien sans être pleinement incarnés, et gomme la distance entre « ceux qui n'ont connu que la paix » et ceux que la guerre a « percutés ». En plus de rappeler l'absolue nécessité du journalisme de terrain, ce livre est un baume au chaos ambiant, que l'on referme intimement persuadés que « le monde est peuplé d'armées de petits héros qui s'ignorent ».
Ce que la guerre fait aux hommes
Albin Michel/Radio France
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 19,90 € ; 240 p.
ISBN: 9782226497673
