Trop moderne solitude. Alors qu'elle venait de sortir Nos puissantes amitiés, en janvier 2024, un essai sur la force révolutionnaire des liens amicaux (La Découverte, repris en Pocket, 2025, près de 35 000 ex. NielsenIQ vendus, tous formats confondus), la journaliste Alice Raybaud s'est retrouvée à éprouver à ce moment précis une forme de solitude intense, liée à une maladie et à l'éloignement d'amis et de sa compagne. Puis, lors des rencontres autour de son livre, des personnes lui ont confié se sentir seules, avoir du mal à rencontrer de nouveaux amis ou à sortir du couple, perçu comme la seule alternative à la solitude.
« Nos solitudes ont quelque chose d'éminemment politique. » La journaliste part du constat statistique que de plus en plus de Français se retrouvent esseulés (un sur quatre en 2021). Elle rappelle à quel point les confinements liés au Covid ont également révélé l'étendue des solitudes et remis sur les devants de la scène les débats sur la « solitude structurelle » et le « lien social déchiré ». Prenant pour point de départ le cas des « unclaimed » à Los Angeles, ces morts non réclamés dont les corps finissent dans des urnes conservées quelque temps par les autorités publiques dans l'attente qu'un proche les récupère, Alice Raybaud explore et dénonce « la conséquence de décennies de politiques publiques qui ont abîmé nos liens et nos communautés ». La journaliste passe au peigne fin les conséquences de plusieurs facteurs : un urbanisme qui participe à l'exclusion des personnes âgées, des handicapés, des adolescents issus de classes populaires, mais aussi des tout-petits et de leurs parents ; la réduction des services publics, dont les MJC, les cabinets médicaux et les hôpitaux, notamment dans les territoires reculés ; l'anéantissement des formes de résistances (comme les syndicats) au sein des espaces de travail et le développement de techniques de management qui poussent à l'individualisme ; mais aussi la généralisation de l'usage des réseaux sociaux, des écrans et de l'IA.
Selon l'autrice, l'individualisme bénéficie aux politiques capitalistes, qui n'ont pas d'intérêt économique à développer des formes de solidarité, de logements partagés, des mises en commun, bien au contraire. Dans un des derniers chapitres, elle démontre avec brio comment les partis d'extrême droite surfent sur ces solitudes, sur le sentiment d'abandon, sur la pauvreté et trouvent, par exemple, dans les masculinistes et les « incels » des proies idéales pour les idéologies fascistes. « Plus l'individu se sent seul, plus il est alors susceptible de développer un rapport inquiet aux autres », explique-t-elle. Alors, -comment « déjouer [ces] politiques de l'isolement » ? Selon Alice Raybaud, il s'agirait de « politiser nos solitudes » pour « construire la perspective d'une réédification collective », en les traduisant, en les partageant pour tenter de trouver des réponses collectives. L'une des pistes d'avenir dessinées dans ce très bel essai est enfantiste : si l'on réfléchissait vraiment à la place que l'on donne aux enfants dans notre société, dans nos familles encore majoritairement nucléaires, en politique comme dans l'espace publique ?
Nos solitudes. Déjouer les politiques de l’isolement
La Découverte
Tirage: 8 000 ex.
Prix: 20 € ; 288 p.
ISBN: 9782348090356
