Détruire, dit-elle. Tirés à hue et à d'IA, les cerveaux s'atrophient. Tout s'assèche, sauf le style et l'imaginaire d'Antoine Chainas. Un pied dans le noir et l'autre dans les astres, l'auteur de Pur (Gallimard, 2013, Grand Prix de littérature policière) ou de Bois-aux-Renards (Gallimard, 2023) s'aventure cette fois « un peu plus près des étoiles, à l'abri des colères du vent ». Pour une odyssée forcément périlleuse, il embarque à ses côtés les quintuplées Kowalski qui, après une dizaine d'années de vie sauvage auprès d'un père visionnaire, retrouvent la civilisation et des avancées technologiques aussi douteuses que spectaculaires. Au premier rang de celles-ci s'annonce le projet spatial EnnoIA.
Dotées d'une intelligence développée sans artifices, les sœurs Kowalski sont choisies pour monter à bord de la Génitrice, un vaisseau capable d'explorer un univers voué prochainement à l'immigration salutaire et à un tourisme galactique de masse. De décennies en raccourcis temporels, d'exoplanètes en mondes parallèles, le voyage nous est explicité de façon technique, plausible et documentée, mais aussi joliment fragmenté par les visions kaléidoscopiques d'un Antoine Chainas au taquet. La science se fait poésie, le flou reste toujours étayé de vraisemblance. Et si notre compréhension de cet équilibre est parfois soumise à rude épreuve, peu importe, il n'y a qu'à se laisser guider. Alors accrochons-nous et en route pour des contrées cosmiques inédites.
Laura Kowalski et Annie Balladier, l'instigatrice des expéditions lointaines, partagent plus que l'espoir d'un projet mené à bien. Chacune dotée d'un géniteur précepteur ou écrivain (un roman posthume du père d'Annie est inséré au présent livre), les voici liées, comme une famille recomposée, qu'elles offrent à la maman Génitrice, cette machine, leur machine, réceptacle de tous les sentiments, erreurs et créations de l'humanité. Mais tout connaître de l'homme n'étant pas un cadeau, l'engin programme son propre sabordage, en prenant néanmoins soin de rapprocher Laura d'une Terre en pleine mutation. S'y retrouvera-t-elle ? Profitera-t-elle d'une planète en accord avec les utopies qu'elle a jadis portées et fait germer avant son périple ? Rien n'est moins sûr. Et pour obtenir des réponses ou simplement « avoir les pieds sur terre », aucune garantie cartésienne n'est formalisée par l'auteur. Donc, si vous craignez l'apesanteur, mieux vaut ne pas vous fourvoyer sur ces pages mouvantes, là où progrès et survie s'affrontent, là où le flux des informations et des boniments percute un reflux vers des théories survivalistes illusoires.
Plus que de la science-fiction ou de la prédiction noire, La désabondance est une réflexion polymorphe sur notre futur bien sûr, sur les pouvoirs, les croyances de tout acabit, les filiations, la hiérarchisation des besoins, le colonialisme aussi. Divisé en cinq parties plus ou moins interconnectées, cet OVNI littéraire (c'est le cas de le dire) propose, jamais n'impose, et nous laisse seuls juges de la fragile frontière entre retour à la nature et régression. C'est ardu mais inspiré.
La désabondance
Plon
Tirage: 4000 ex.
Prix: 21 € ; 320 p.
ISBN: 9782259324571
