Né au sein du groupe Editis, dans le sillage de maisons telles que Les Livres du Dragon d’Or, le label 404 Éditions célèbre cette année ses dix ans. Sa ligne éditoriale, impulsée par Lola Salines, éditrice décédée lors de l’attentat terroriste du Bataclan, visait à l’origine à dénicher, sur les blogs et sur un YouTube en pleine effervescence, de nouvelles voix en phase avec une génération ultra-connectée.
Dès ses débuts, la maison puise donc dans une pop culture estampillée « geek », avec l’ambition de créer des passerelles entre les écrans et le livre. Elle met alors en place une veille attentive des pratiques de communautés pour lesquelles la console, YouTube, Twitch ou encore le jeu mobile prolongent le réel. Jusqu’à son nom, clin d’œil à l’erreur « page not found », emblème de tout un imaginaire du web natif.
Dix ans plus tard, ce pari reste au cœur du projet de 404 Éditions : capter et convaincre un jeune lectorat, des jeunes ados aux « kidultes », grâce à une offre alternative, ludique et ancrée dans leurs univers de référence.
« L'objectif était de transformer les contenus en ligne en livres »
« La création de la maison partait d’un constat : au début de l’ère des influenceurs, beaucoup de choses se jouaient sur Internet, entre humour et jeux vidéo. L’objectif était alors de transformer ces contenus en ligne en livres », rappelle Joséphine Gay, arrivée en 2021 et aujourd’hui responsable éditoriale.
À l’époque, le catalogue s’ouvre sur des titres comme Princesse 2.0 de la youtubeuse Andy, écoulé à près de 200 000 exemplaires toutes éditions confondues. Parallèlement, la maison s’appuie sur des licences déjà installées, en développant des guides de jeux, de Minecraft à League of Legends, en passant par Clash of Clans, Hearthstone ou Boom Beach, avant d’élargir son offre à des produits de papeterie sous licences (Bob l’Éponge, Grumpy Cat, Candy Crush…).
Une porte d’entrée discrète vers la lecture, pensée pour reconquérir des publics qui s’en éloignent. « Dès 2016, nous observions que les garçons, notamment à l’entrée au collège, décrochaient plus vite de la lecture. L’idée était donc d’aller chercher les lecteurs là où ils sont », explique Adélaïde Klein, directrice adjointe du pôle jeunesse et illustré d’Editis.
« Nous faisons appel à des connaisseurs pour s’adresser à des connaisseurs »
Autre illustration de cette stratégie : Le Journal d’un noob de Cube Kid, l’un des premiers grands succès du catalogue, découvert à l’époque via la plateforme d’écriture 404 Factory. « C’est un titre qui reprend les codes du récit d’aventures, tout en étant richement illustré et truffé de références au jeu vidéo », précise Joséphine Gay, rappelant qu’il a depuis été décliné en agenda.
Le volume 9 du "Journal d'un noob" paraîtra le 21 mai, tandis que "Alice" de Christina Henry, relecture du récit de Lewis Carroll a paru fin mars.- Photo 404 ÉDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Dans cette même logique d’innovation, la maison figure parmi les premières à s’emparer du format des escape books, revisitant le « livre dont vous êtes le héros » dans une version contemporaine, portée par l’essor des escape games. Développée notamment avec Frédéric Dorne, spécialiste du jeu de rôle, cette offre se décline en ouvrages thématiques, en coffrets mêlant jeux et énigmes et plus récemment en collections telles que « Échappe-toi », inspirée de l’univers Minecraft.
« Nous faisons appel à des connaisseurs pour nous adresser à des connaisseurs. Il y a une promesse faite au lecteur : celle d’un livre qui n’a pas vocation à être étudié à l’école. Certains de nos titres peuvent d’ailleurs contenir très peu, voire pas de texte. L’enjeu est de déstigmatiser la lecture », affirme Joséphine Gay.
Dans cette optique, 404 Éditions multiplie les collaborations avec des créateurs de contenus et des streamers influents. Parmi les projets récents : Roblox Story, Le maître des mondes, une fanfiction imaginée par Maeva Games Videos, attendue début avril, ou encore Zetfar et Ruby, fanfiction imaginée par le gamer-star de Fortnite et illustrée par Olivier Gay, dont le premier volet s’est écoulé à plus de 10 000 exemplaires.
Une maison à l'affût des tendances
Un rapprochement entre deux profils complémentaires : d’un côté, un créateur sollicité pour sa connaissance fine de sa communauté, forte de plus de 600 millions d’abonnés cumulés sur YouTube. De l’autre, un auteur jeunesse et adulte reconnu pour son expertise dans la mise en récit et en images, également adaptateur des œuvres animées d’Astérix depuis 2018 et scénariste de bande dessinée chez Drakoo (Bamboo).
« On ne peut pas tricher avec la culture geek, désormais pleinement intégrée à la pop culture. Ce sont des univers faits de private jokes et d’easter eggs : qui de mieux que leurs créateurs pour les transposer en livres ? », souligne Joséphine Gay. Dans cette logique transmédia, la maison s’appuie ainsi sur des spécialistes du jeu sous toutes ses formes, de Gauthier Wendling, expert du jeu pour enfants, à Frédéric Dorne pour le jeu de rôle, en passant par Stéphane Pilet pour la rédaction de guides de jeux vidéo.
Cette approche vient aussi bousculer les critères traditionnels de légitimité de l’auteur jeunesse. « Il n’y a aucun snobisme dans notre manière de travailler. Nous nous demandons plutôt si, pour garder les lecteurs, il ne faut pas se laisser guider par leurs envies plutôt que de leur imposer des modèles », défend Adélaïde Klein.
Plus de 75 nouveautés par an
Attentive aux dynamiques et aux retours de tendances qui fourmillent en ligne, la maison a observé un récent regain d’intérêt pour les escapes books, après un essoufflement post-Covid. Même phénomène du côté des ouvrages de loisirs créatifs et les livres à stickers, portés par la vague du Do It Yourself dont 404 éditions s’emparent avec la collection « Stick it ».
Celle-ci accueillera notamment Cosy Crime Scenes : 10 scènes à sticker, illustré par Pollen Toxique, ou Tiny Bookshops de Clémentine Dérodit, attendus à la mi-juin. À cela s’ajoutent des titres de coloriage, comme la collection Les Petits bonheurs, signée entre autres par Elisa Tammaro ou Beckycas.
Agile, 404 Éditions revendique sa position à la frontière entre jeunesse et adulte. « C’est une maison qui a quelque chose d’hyperdynamique et éd'lectrisant. Elle ne s’interdit rien, évolue en permanence et avance en lien étroit avec son public », affirme Adélaïde Klein.
La collection "Petits bonheurs" sont des livres coloriages thématiques signés le plus souvent par Beckycas ou Elisa Tammaro.- Photo 404 EDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Chaque année, le catalogue de 404 Éditions s’enrichit d’environ 75 nouveautés, réparties entre plusieurs segments : la papeterie (agendas, carnets, jeux), le loisir créatif, porté par le retour en force de pratiques comme le crochet ou la broderie, mais aussi les activités d’enquêtes avec de nouveaux livres-jeux et cahiers d’activités au succès durable, à l’image de celui signé Franck Thilliez, qui totalise près de 60 000 exemplaires depuis sa parution en 2024.
« Une maison comme 404 permet justement d’élargir l’audience »
À cette offre s’ajoute la fiction jeunesse, principalement destinée aux 8-12 ans et qui représente tout de même 35 % du chiffre d’affaires de la maison, portée par des titres comme Balade royale de Mathias Lavorel Saboten, Un chaton qui s’est perdu dans le Nether de Cube Kid ou plus récemment Alice de Christina Henry, réécriture fantasy du conte de Lewis Carroll dans la collection « À travers le miroir ».
« Aujourd’hui, le marché de la lecture est en retrait, c’est pourquoi il devient si important de chercher de nouveaux lecteurs, qui souhaitent consommer des formats différents. Une maison comme 404 permet justement d’élargir l’audience », argue Adélaïde Klein. Une stratégie qui porte ses fruits puisqu’à rebours de la plupart de ses homologues, la maison enregistre une croissance à deux chiffres.
« Tous nos signaux sont au vert, à la fois sur le territoire français mais aussi à l’international », confirme Joséphine Gay, soulignant le succès des loisirs créatifs et de la fiction jeunesse inspirée du gaming en Europe comme aux États-Unis. Une dynamique qui incite 404 Éditions à penser certains de ses projets sous forme de coéditions internationales.
Le noir, prochaine déferlante éditoriale ?
« Aujourd’hui, personne n’est en mode “cow-boy” sur le marché de l’édition. Nos tirages sont maîtrisés, d’autant que l’illustré implique des coûts de fabrication élevés. Mais nous savons qu’un projet peut rapidement trouver des relais à l’étranger, ce qui nous offre une vraie latitude », précise Adélaïde Klein, citant à titre d’exemple la collection de coloriage Les Petits bonheurs cosy, écoulée à 80 000 exemplaires en coédition aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne et en Italie.
Après le cahier d'enquêtes de Franck Thilliez, 404 éditions accueillera le cahier d'enquêtes de Caryl Ferey début mai.- Photo 404 EDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À plus long terme, la maison entend renforcer son positionnement sur les contenus polars et thrillers, surfant sur une notoriété propulsée par le phénomène Freida McFadden. La marque prévoit ainsi de collaborer avec des auteurs reconnus du genre, comme Caryl Férey et Nicolas Beuglet, attendus au catalogue en 2026 autour de formats hybrides.
Un projet d’envergure est également en préparation avec Franck Thilliez, illustrant un mouvement inverse : faire dialoguer des auteurs issus de l’édition traditionnelle avec des profils plus ancrés dans la culture gaming. Preuve de la capacité de 404 éditions à investir sans cesse de nouveaux territoires éditoriaux, tout en restant fidèle à son ambition initiale : faire du livre un espace d’expérimentation en prise avec son époque.



