À la fin de l’année 2025, le ministère de la Culture publiait un rapport consacré aux effets de la loi Darcos sur les librairies indépendantes. S’appuyant sur les données du Syndicat de la librairie française (SLF), l’étude recensait 2 600 sites Internet de librairies. Un chiffre en hausse de 13 % entre 2023 et 2024, suggérant que la tarification minimale des frais de port aurait « encouragé les librairies à poursuivre leur équipement en sites marchands ».
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Accélérée dans l’urgence de la crise sanitaire, cette dynamique s’est depuis installée dans un marché où la vente en ligne représente désormais 22 % du total des ventes de livres neufs. Au-delà de la simple vitrine en ligne, de nombreuses librairies ont rejoint des portails collectifs, développé une offre e-commerce ou mis en place un service de click & collect, parfois en cumulant ces outils.
Devenues stratégiques pour prolonger la relation aux lecteurs hors magasin et préserver la visibilité des librairies indépendantes face aux géants du web, les ventes en ligne soulèvent néanmoins des interrogations quant à leur appropriation réelle par le public et à leur rentabilité, au regard des investissements engagés.
Sites marchands vs plateformes mutualisées
Les plus grandes structures, telles que la librairie Mollat à Bordeaux ou Ombres blanches à Toulouse, ont intégré très tôt à leur gestion de stock des sites marchands pensés comme de véritables canaux de vente, avec livraison à domicile ou en point relais. D’autres structures, plus modestes mais très spécialisées, ont également emprunté cette voie. À Bordeaux, Book Lovers, librairie dédiée à la romance et à la romantasy, a mis en place un service d’expédition, quelques mois seulement après son ouverture, en s’appuyant sur l’infrastructure logistique de Krazy Kat, autre enseigne du réseau. Dans ce cas précis, les librairies cherchent avant tout à affirmer leur identité de marque et recourent relativement peu aux plateformes collectives.
Depuis quelques années, la librairie Ombres blanches à Toulouse s'est même dotée d'une application téléchargeable, où est recensée son offre de livres audio.- Photo CAPTURE D'ÉCRANPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Toutefois, pour la majorité des librairies, la mutualisation des moyens reste l’option la plus soutenable. Portails nationaux, régionaux, associatifs ou spécialisés permettent ainsi d’équiper les librairies de services efficients, sans exiger d’investissements trop lourds. À ce jour, la plupart des plateformes en ligne individuelles ou collectives sont référencées sur le site librairiesindependantes.com du Syndicat de la librairie française (SLF), qui recense « plus de 1 400 librairies et deux millions de références ».
« L’offre en ligne est une autre porte d’entrée pour inciter les gens à venir en librairie »
Dans une étude intitulée « Amazon, What Else ? » publiée en 2020, deux universitaires, Olivier Thuillas et Louis Wiart, expliquent que de nombreuses librairies « adoptent une attitude opportuniste vis-à-vis des plateformes », en cumulant les adhésions à plusieurs d’entre elles, en plus de leur propre site. « Le principe est de tenter de faire remonter leur stock, donc leur offre disponible, sur plusieurs plateformes en même temps », poursuivent les chercheurs.
« Intégrer un portail collectif permet aux librairies d’attirer une clientèle à laquelle elles n’auraient peut-être pas pu accéder sans. Quant à l’offre en ligne, elle est plutôt un appendice, une autre porte d’entrée pour inciter les gens à venir en librairie », explique Elsa Pierrot, ex-déléguée générale de Paris Librairies, qui fédère environ 200 librairies indépendantes en Île-de-France et offre la possibilité de réserver un ouvrage en ligne avant de le retirer dans le magasin le plus proche.
Une logique qualifiée de « store centric » par Olivier Thuillas et Louis Wiart, qui constatent qu’une partie des libraires perçoivent les plateformes en ligne comme un outil permettant au lecteur de repérer la disponibilité d’un titre avant de se déplacer. À l’inverse, les chercheurs évoquent une stratégie « user centric » pour décrire ceux qui auraient choisi de privilégier l’achat à distance, perçu comme une pratique plus en phase avec les mœurs actuelles.
Le « click & collect », une pratique banalisée
Plus proche d’une marketplace assumée, Leslibraires.fr s’inscrit dans cette seconde approche. Lancée à l’origine par la librairie Dialogues et aujourd’hui pilotée par Thomas Le Bras via la société Kamael, la plateforme fédère près de 350 librairies. Elle propose le retrait en magasin ou la livraison à domicile de livres neufs et d’occasion, tandis que le paiement, centralisé, est ensuite reversé au libraire, après le prélèvement d’une commission de 7 %.
La plateforme Leslibraires.fr permet la réservation en ligne, le retrait en magasin et même l'expédition à domicile.- Photo CAPTURE D'ÉCRANPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« L’objectif était de simplifier le travail des libraires et d’avoir un module absolument intégré avec un suivi de la commande pour les clients », résume son dirigeant. Chaque année, environ 80 000 commandes sont passées via la plateforme. Les usages varient toutefois selon les sites : si 70 % des commandes sont expédiées à domicile sur libraires.fr, « sur l’ensemble des sites en marque blanche que nous proposons, la part des expéditions se réduit de façon très visible au profit du click & collect, devenu désormais majoritaire », précise le dirigeant.
« Certaines librairies du réseau réalisent près de 10 % de leur chiffre d’affaires avec la vente en ligne »
Mais les efforts logistiques et financiers de ce type d’initiative génèrent-ils un retour sur investissement significatif ? « Sur notre plateforme, certaines grandes librairies généralistes réalisent environ 5-6 % de leur chiffre d’affaires en expédition », affirme Thomas Le Bras, qui constate également que pour compenser des faibles marges sur l'expédition, la plupart des libraires tendent à « facturer les frais réels en frais de port », y compris pour les commandes de plus de 35 euros.
« Certaines librairies du réseau réalisent près de 10 % de leur chiffre d’affaires avec la vente en ligne », abonde Nolwenn Vandestien, déléguée de l’association Libraires d’en Haut, qui permet également de commander ou de réserver un ouvrage à retirer dans l’une des librairies adhérentes.
« Depuis le Covid, l’achat en ligne a vraiment été intégré comme une autre façon de fréquenter la librairie », observe Sébastien Le Benoist, cogérant de la librairie strasbourgeoise Quai des Brumes, qui a opté pour un site marchand dédié dès 2014. Aujourd’hui, la vente en ligne y génère un peu plus de 70 000 euros de chiffre d’affaires annuel, principalement grâce à la réservation payée sur Internet avec retrait en magasin, qui totalise 2 296 commandes. Pour le libraire, qui estime ses frais de fonctionnement à environ 3 500 euros par an, l’opération s’avère donc largement rentable.
Depuis la reprise de la librairie Quai des Brumes, à Strasbourg, par Sébastien Le Benoist et Arnaud Velasquez en 2014, l'enseigne dispose d'un site Internet marchand.- Photo QUAI DES BRUMESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Mais ce résultat ne concerne pas toutes les structures. « Il se peut que des phénomènes de débordement surviennent : certains libraires trouvent le service très chouette, jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’il faut parfois gérer le pic des expéditions en même temps que le pic d’activité en librairie », admet Thomas Le Bras. « C’est souvent beaucoup de temps et beaucoup d’énergie pour peu, voire aucune rentabilité », assure de son côté Nicolas Lefort, président de l’association Librest et gérant de la librairie Les Guetteurs de Vent à Paris.
Un retour sur investissement à la hauteur des coûts engagés ?
Outre le service de livraison à domicile, qui exige une logistique dédiée, Nicolas Lefort se montre également réservé sur le click & collect, activité qu’il juge « chronophage » puisqu’elle suppose de « vérifier fréquemment le site, de pratiquer des remboursements en ligne et d’assurer un service client de qualité pour ne pas perdre le lecteur. »
Malgré ces contraintes, le libraire reconnaît que dans un contexte de désintérêt croissant pour la lecture, la visibilité en ligne constitue un enjeu majeur pour les librairies indépendantes. Il multiplie donc les relais numériques : référencement sur Librest, présence active sur lalibrairie.com - site appartenant au groupe Nosoli depuis 2023 et qui s’approvisionne auprès d’environ 2 500 points de vente -, ou encore développement de son propre site, appelé à évoluer vers une monétisation de la réservation en ligne.
À la différence d’un site propre marchand, le référencement sur un portail collectif offre un double avantage. Moyennant une adhésion annuelle, les librairies accèdent à plusieurs services numériques mutualisés, en plus d’autres formes de mises en commun des forces individuelles.
« Le coût d’un site propre n’est pas négligeable »
Un fonctionnement qui allège sensiblement la charge qu’elles auraient à supporter individuellement. « Le coût d’un site propre n’est pas négligeable, surtout à une période où tout le monde voit ses charges augmenter, et ses bénéfices diminuer. Être sur un portail en revanche, implique un coup moindre même si la visibilité est moins importante », abonde Elsa Pierrot. Cette dernière précise par ailleurs que, si le taux de conversion entre réservations en ligne et achats physiques demeure difficile à établir, le site de Paris Librairies a généré, entre 2024 et 2025, environ 700 000 vues pour 70 000 réservations en ligne.
Reste toutefois à mesurer plus précisément ces usages. Si le secteur dispose aujourd’hui d’indicateurs sur le niveau d’équipement des librairies, les données concernant les pratiques des clients, explicitées par l’étude menée en 2022 par le SLF avec L’Obsoco, manquent peut-être d’actualisation, ses résultats ayant été sensiblement influencés par le contexte exceptionnel de la crise sanitaire.
« La présence en ligne permet de maintenir le lien avec la clientèle et de la fidéliser »
Contacté à ce sujet, le syndicat n’a pas été en mesure de répondre à nos sollicitations dans les délais impartis, mais a précisé qu’une nouvelle étude, présentée lors des Rencontres nationales de la librairie en juin à Rennes, apportera des données mises à jour sur les usages en ligne des librairies et de leur clientèle.
« L’étude de l’Obsco montre que la majorité des clients des librairies indépendantes, lorsqu’ils achètent en ligne, le font principalement sur Amazon et la Fnac, pour des raisons d’approvisionnement et de logistique sur lesquelles les librairies indépendantes auront toujours du mal à rivaliser », détaille néanmoins l’universitaire Louis Wiart.
En dépit de cette impossible concurrence aux grandes plateformes, la présence en ligne, qu’il s’agisse de communication ou de commercialisation, reste néanmoins indispensable. « Elle permet de maintenir le lien avec la clientèle et de la fidéliser », insiste le chercheur.
« Aujourd’hui, les lecteurs vérifient le stock avant de se déplacer ou recherchent des conseils sur Internet et les réseaux sociaux. Ne pas répondre à cette demande serait suicidaire ! », abonde Nolwenn Vandestien de Libraires d’en haut. Plus qu’une simple question de commerce, la présence en ligne des librairies indépendantes répondrait surtout à un impératif de visibilité, afin de réaffirmer leur rôle plus global d'acteur de la vie culturelle et sociale. À rebours des géants algorithmiques.



