On avait fait sa connaissance dans Elling (2008), puis suivi ses aventures, son amitié avec Kjell Bjarne rencontré à l’hôpital psy, dans Potes pour la vie (2012) : revoilà le sympathique et tourmenté Elling, héros du Norvégien Ingvar Ambjørnsen. Quand on n’a pas lu les précédents épisodes, il faut quelques pages pour comprendre que le narrateur n’est pas dans son assiette et évolue dans une réalité légèrement distordue. Car tout a l’air à peu près normal, si ce n’est quelques petits indices, çà et là : il a du mal à dormir, erre seul dans les rues d’Oslo ou regarde des films porno au milieu de la nuit, espionne la serveuse d’un camion à saucisses, brasse de drôles de pensées sur le sens de la vie… Des obsessions plutôt inoffensives d’insomniaque rendu paranoïaque par le manque de sommeil, pense-t-on.
« Je suis une île déserte. Je suis totalement inhabité », constate pourtant le quadragénaire qui vit des allocations des services sociaux et s’est éloigné de son ancien compagnon de chambrée au « centre de cure et de convalescence ». Ce dernier est installé dans le même immeuble, en ménage avec une femme et sa fille de 3 ans, et a trouvé un boulot à mi-temps de trieur de bouteilles consignées dans une supérette du quartier. C’est ce « gros patapouf victime de l’esclavage salarial » qui va sortir du trou son pote, le lecteur découvrant, à la faveur de ce sauvetage, la solidité de cette alliance de la carpe et du lapin autant que l’ampleur de la sortie de route du narrateur. Remis sur les rails, Elling peut déplacer ses fixations gentiment hallucinées sur Lone Hammer, la fille de la caravane à hot-dogs, pour qui il invente, en guise de stratégie d’approche, une histoire d’enfance en Afrique avec des parents missionnaires et d’enlèvement par des extraterrestres.
Ambjørnsen se tient sur une marge étroite entre le drame social et le comique de situation, passant du trivial au philosophique, de l’extralucidité à la confusion mentale. Le monde selon Elling est aussi loufoque et hilarant qu’inquiétant et désespérant. « Je savais quelle place m’était dévolue dans cette société, aussi avais-je appris à valoriser mon inventivité, j’avais porté en mon sein depuis tout petit mon aptitude à la fabulation. »
Véronique Rossignol
