Le 8 février le journal Var-Matin a annoncé le rachat par le groupement de librairies Charlemagne de la librairie indépendante Le Bateau Blanc, à Brignoles dans le Var. L'opération a aussitôt été contestée par les membres de la Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) de l'enseigne.
Derrière ce qui a été présenté comme une solution de sauvetage économique, la Société Coopérative d’Intérêt Collectif Librairie coopérative indépendante Le Bateau Blanc a dénoncé dans un communiqué diffusé dès le dimanche 8 février une procédure menée en dehors des règles statutaires et du droit coopératif.
Créé en 1927 et dirigé par Olivier Rouard, le groupe de librairies-papeteries toulonnaises Charlemagne exploite aujourd’hui sept établissements dans le Var et l’ouest des Alpes-Maritimes (Toulon, La Valette, La Seyne-sur-Mer, Hyères, Six-Fours, Fréjus…). En 2025, le groupe a réalisé un chiffre d’affaires de 38,5 millions d’euros. Si l'acquisition aboutit, Le Bateau Blanc deviendra la huitième librairie du groupe. Selon son dirigeant, le commerce devait être transférée vers le pôle Liberté, dans le centre-ville à proximité du cinéma de Brignoles, et prendre le nom de Bateau Blanc – Charlemagne.
Une annonce publique précédée d’un e-mail interne
L’article de Var-Matin, intitulé « Le Bateau Blanc sous pavillon Charlemagne », fait suite à un courriel adressé le 6 février par le président de la SCIC, Michaël Latz, à une partie des sociétaires. Dans ce message, celui-ci expose la situation financière dégradée de la librairie, une baisse de chiffre d’affaires de 20 % et un résultat net négatif d’environ 20 900 euros, et annonce avoir négocié, « en coordination étroite » avec le maire de Brignoles la reprise du fonds de commerce par le groupe Charlemagne.
Le président y explique que cette solution permettrait de sauver la librairie et les deux emplois salariés, et qu’une assemblée générale extraordinaire serait convoquée ultérieurement pour « entériner » les décisions prises par le conseil d’administration.
Une contestation immédiate
Le même jour, un collectif de sociétaires a adressé un courrier recommandé au président et aux membres du conseil d’administration, contestant la légalité et la légitimité de la démarche. Dans cette lettre, le collectif affirme que les décisions annoncées engagent l’avenir de la coopérative sans que les sociétaires aient été consultés.
Selon les signataires, aucune assemblée générale ordinaire n’a été tenue depuis plus d’un an et demi, les comptes annuels n’ont pas été transmis aux sociétaires, et les mandats du conseil d’administration comme celui de la présidence seraient arrivés à échéance sans renouvellement statutaire.
Le collectif rappelle également qu’en vertu du droit coopératif, une telle cession est subordonnée à l’avis préalable du Conseil supérieur de la coopération, une consultation dont aucune trace n’a, à ce stade, été portée à la connaissance des sociétaires. Dans ces conditions, le collectif estime que la procédure engagée est « juridiquement fragile et susceptible d’être annulée ».
Une gouvernance jugée opaque
Dans un message adressé à l’ensemble des sociétaires, le collectif dénonce une « opacité de la gouvernance » et une rupture du principe d’égalité d’information. Le fait que l’e-mail du 6 février n’ait pas été envoyé à tous les sociétaires est présenté comme révélateur d’un dysfonctionnement plus large.
De plus, « contrairement à ce qui pourrait être perçu à la lecture de l’article », les sociétaires affirment avoir, depuis plusieurs mois, proposé des alternatives à la cession : mobilisation bénévole de compétences, constitution d’un groupe projet, recherche de financements publics et privés, et accompagnement par des acteurs reconnus de l’économie sociale et solidaire, tels que l’Union régionale des SCOP et des SCIC ou la Banque des Territoires. Ces propositions seraient restées sans réponse.
Un droit de réponse public
Face à la médiatisation de l’affaire, le collectif a publié le 8 février son communiqué de presse en tant que droit de réponse à Var-Matin. Il y réaffirme « ne pas s’opposer par principe à toute évolution du projet », mais réclame un retour à un cadre conforme aux statuts : transmission des documents obligatoires, convocation d’une assemblée générale extraordinaire dans un cadre neutre, renouvellement des organes de gouvernance et ouverture d’un délai de cinq mois pour examiner collectivement les différentes options.
« L’objectif est de donner à l’ensemble des sociétaires et au territoire une vision claire, argumentée et partagée, afin de prendre une décision collective éclairée, conforme à nos statuts et aux valeurs coopératives », souligne le communiqué.
Olivier Rouard : « Il aurait sans doute été plus logique de tenir d’abord une réunion avec les sociétaires »
Interrogé par Livres Hebdo sur cette opération, Olivier Rouard, dirigeant du groupe Charlemagne, reconnaît que l’annonce dans la presse a pu surprendre certains sociétaires. « Il aurait sans doute été plus logique de tenir d’abord une réunion, explique-t-il. Mais mon objectif est de sauver la librairie. Si certains veulent la conserver, je n’ai aucun problème avec cela. »
Il précise qu’il s’agit d’un accord de principe pour le rachat, conçu dans le cadre du déménagement du Bateau Blanc vers le pôle Liberté, « une étape nécessaire pour rendre la librairie viable ». Selon lui, l’accord reste à valider collectivement et l’assemblée générale de la SCIC, annoncée après les élections municipales, devrait permettre de finaliser la décision courant avril.
