La récente décision du conseil régional d’Occitanie de généraliser le principe de gratuité des manuels de lycée suscite une vague d’inquiétudes chez les libraires situés dans l’ex-région Midi-Pyrénées. En vigueur depuis des années dans la partie du territoire occitan correspondant à l’ex-Languedoc-Roussillon, la gratuité remplacera à la rentrée, dans l’autre partie de la zone, un dispositif reposant sur une aide financière directe aux familles. Alors que, dans ce second cas de figure, les élèves achètent eux-mêmes leurs manuels, notamment en se rendant dans une librairie locale, dans le premier, les achats sont centralisés et reviennent souvent à de grosses structures.
Anticipant une forte chute d’activité liée au passage à la gratuité, la librairie Mot à mot, à Rodez, a baissé définitivement le rideau le 31 mars. La gérante, Frédérique Azémar, explique que le nouveau dispositif la privera "d’au moins 30 % de chiffre d’affaires, car derrière la perte en scolaire, il y aura une perte sur les autres rayons du fait d’une moindre fréquentation du magasin. Dès lors, ce n’est plus viable pour nous." En Midi-Pyrénées, ils sont nombreux à s’inquiéter pour leur avenir, conscients, comme Jean-Pierre Marchant (Caumes des livres, à Millau), que le chiffre d’affaires scolaire est vital pour la survie des librairies en territoire rural. A une échelle plus importante, Benoît Bougerol (La Maison du livre, à Rodez, et Privat, à Toulouse) estime qu’"aucun libraire de Midi-Pyrénées n’a les moyens logistiques de répondre aux nouveaux appels. Cela va entraîner la fuite de 16 millions d’euros hors de la région".
Harmonisation
Le cas de l’Occitanie traduit une des problématiques du redécoupage des territoires entré en vigueur le 1er janvier 2016. Les lycées relevant des compétences des Régions, celles-ci ont développé, ces dernières années, des dispositifs destinés à faciliter l’accès aux manuels pour les lycéens, chacune choisissant entre deux grandes options : la gratuité pour les lycéens avec des achats centralisés par les établissements ou par la Région, ou bien l’octroi d’aides aux familles pour leur permettre d’acheter elles-mêmes les manuels.
La nécessité aujourd’hui d’accorder les dispositifs au sein des nouvelles régions, nées de la fusion d’anciennes régions, pose surtout question lorsque celles-ci avaient choisi des options différentes. Outre l’Occitanie, sont concernées la Nouvelle-Aquitaine (qui réunit Aquitaine, Poitou-Charentes et Limousin) et l’Auvergne-Rhône-Alpes. Pour ces deux nouvelles régions, l’harmonisation se fera au profit non pas de la gratuité, mais des aides aux familles qui devraient être généralisées à partir de la rentrée 2018-2019. Le temps de mettre en place un dispositif autour d’une nouvelle carte Jeune, chacun des anciens territoires gardera son propre dispositif pour la rentrée 2017-2018. Soit la gratuité pour les ex-Auvergne et Limousin, et les aides aux familles pour les anciennes Rhône-Alpes, Aquitaine et Poitou-Charentes.
Dans les régions ayant fusionné des territoires qui avaient opté pour des dispositifs allant dans le même sens, dont Bourgogne-Franche-Comté ou Hauts-de-France, ceux-ci sont maintenus avec, pour les aides aux familles, une harmonisation des montants et des supports, les cartes à puce étant préférées aux chèques-livres. Dans cet ensemble, seule la nouvelle région Grand Est, qui regroupe Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne, modifie son dispositif afin de développer les "lycées 4.0". Dès la rentrée 2017, cinquante établissements vont expérimenter une offre numérique qui remplacera les ouvrages papier. La Région fournira aux élèves l’accès aux manuels numériques, dont elle aura acheté les droits, ainsi qu’un Pack Office Microsoft. Elle proposera aussi aux élèves non équipés en informatique d’acquérir du matériel portable à des conditions déjà négociées dans le cadre d’un appel d’offres et permettra aux familles qui en auront besoin de bénéficier d’un soutien financier. En parallèle, la Région participera au développement des infrastructures Wi-Fi dans les lycées avec, pour la rentrée 2017, l’installation de plus de mille bornes. En 2017, le budget informatique de la Région pour les lycées s’élèvera à 14 millions d’euros, auxquels s’ajouteront 4 millions pour le développement du réseau et l’achat des licences de manuels. Coûteuse dans un premier temps, cette réforme permettra de transférer vers les élèves la détention du parc informatique aujourd’hui dans les établissements, et ainsi d’économiser sur certains coûts d’équipement et de maintenance… Surtout, la Région Grand Est pointe une "démarche pédagogique innovante et ambitieuse" censée transformer d’ici à quatre ans l’ensemble des établissements.
Enfin, dans les régions n’ayant pas subi de modification de périmètre, la Bretagne opère aussi un changement. Après l’expérimentation de l’an dernier, elle abandonne, pour la rentrée 2017, le principe d’aides aux familles adopté en 2004 et généralise la gratuité dans les lycées. d C. N.
