Les usages numériques peinent à entrer dans les mœurs du monde universitaire, et cela finit par étonner les éditeurs. Pour Florence Martin, chez Dunod, « le retard à l’allumage du marché de l’ebook s’explique par la faiblesse de l’offre, mais cela fait maintenant deux ou trois ans qu’on attend qu’il se produise quelque chose, et le marché n’est même pas émergent». Chez Armand Colin, le directeur délégué à l’édition, Stéphane Bureau, admet que « le numérique progresse plus vite que les ventes papier. Mais, ajoute-t-il, il part de très bas et génère des revenus encore faibles. Les ouvrages d’anglais et de culture générale sont les deux pôles qui tirent les ventes, suivis par les essais sociétaux ou de géopolitique. »« Toutes choses égales par ailleurs, une bonne vente papier se traduit par une bonne vente numérique, mais on ne peut pas dire que l’activité décolle », confirme Julie Pelpel-Moulian, responsable éditoriale chez Hachette Supérieur.
Comment expliquer le flop ? Plusieurs éditeurs pointent des problèmes récurrents d’accessibilité aux plateformes des opérateurs. « Le classement des ouvrages et le référencement pourraient être améliorés chez la plupart des libraires numériques, estime Julie Pelpel-Moulian. L’iBookstore, notamment, est compliqué. On se voit proposer des livres qui ne correspondent pas à la demande effectuée, on ne sait pas où aller pour trouver ce qu’on veut… Un projet de refonte est en cours, mais Apple ne communique pas sur son calendrier. »« Des acteurs comme Apple ou Google - c’est moins vrai pour Amazon qui vend aussi beaucoup de papier - ne sont pas des spécialistes du livre, rappelle aussi Catherine Thiolon, directrice du développement numérique chez Quæ. En tant qu’éditeur, nous avons découvert qu’il aurait fallu requalifier tout notre catalogue. Les classements proposés sur Apple ou Google ne correspondent pas à la culture de la librairie. »
Si les investissements dans le numérique génèrent des retombées encore modestes pour une majorité d’acteurs, Nathan constitue une exception notable. La maison a lancé l’an dernier son opération « Livre nomade », qui permet aux étudiants de retrouver en ligne (sur ordinateur, tablette et smartphone) les PDF des ouvrages papier achetés en librairie physique. Cet avantage proposé par Nathan (les bonus numériques sont intégrés dans les titres papier sans surcoût) a permis d’augmenter de 20 % les ventes des 70 titres concernés à la rentrée 2012, selon Max Prieux, directeur commercial. « Nous avons bénéficié d’un excellent accueil en librairie car les livres ont été très bien exposés », se félicite-t-il. Une quarantaine de nouveautés seront commercialisées en version nomade pour la rentrée 2013 et Nathan prévoit de renforcer sa communication avec une opération « Livre nomade sur table ». «Nous pensons que l’ensemble du public n’a pas encore perçu cette innovation technologique et commerciale, confie Max Prieux. Nous attendons une nouvelle progression sensible pour cette rentrée. »
Plus-produit ou produit à part entière.
Nathan fait pourtant figure d’exception dans un marché du numérique qui reste difficile à appréhender pour une majorité d’acteurs. Le modèle des offres couplant le papier et le digital développé par Nathan est loin de faire l’unanimité. « Le livre numérique n’est pas un plus-produit, c’est un produit à part entière », revendique Julie Pelpel-Moulian, chez Hachette Supérieur. « Plutôt que de miser sur des offres couplées dont les effets sur les ventes sont hypothétiques, il est plus pertinent de proposer des outils en ligne qui enrichissent les contenus papier », renchérit Stéphane Bureau, chez Armand Colin.
Certains, comme Dunod, ont lancé quelques titres bimédias, mais n’ont pas constaté d’embellie notable. «L’an dernier, nous avons publié de nouvelles éditions de nos best-sellers Mercator et Communicator contenant une version numérique intégrée, sans que cela produise d’effet sur les ventes dans un sens ou dans un autre », relève Florence Martin. Cette année, les versions papier et numérique de la nouvelle édition du Strategor, autre poids lourd de la rentrée chez Dunod, font ainsi l’objet de commercialisations distinctes.
Les éditeurs sont par ailleurs loin d’avoir numérisé l’ensemble de leur production ; le passage au digital fait l’objet d’arbitrages serrés. « Nous proposons plus de 2 000 ebooks, mais tout le catalogue n’a pas encore été numérisé. Parfois, nous n’avons pas les droits, notamment en ce qui concerne les traductions. Nous ne pouvons pas non plus numériser les livres en grand format, qui ne seraient pas lisibles sur un petit écran », poursuit Florence Martin. « Encore aujourd’hui, nous ne publions pas systématiquement des versions numériques de tous nos titres car ce n’est pas justifié d’un point de vue comptable », dit aussi Olivier Jaoui, directeur général de Foucher. Un livre sur deux de l’éditeur fait l’objet d’une déclinaison pour ebook. Marilyse Vérité, responsable enseignement supérieur et développement numérique de Foucher, justifie : « Quand on apporte une plus-value sous forme de quiz ou de QCM comme dans les collections “Fiches & QCM?, “Le meilleur du…?, ou “Sup’ Foucher infirmier?, le livre numérique trouve un intérêt. Ce n’est pas le cas pour un pavé de 800 pages. »
Les Puf étendent de même à un nombre limité d’ouvrages la numérisation amorcée l’an dernier avec « Que sais-je ? ». «Cela concernera quelques titres dans toutes les collections, mais il n’y aura pas de numérisation généralisée. Nous avançons à notre rythme », indique la P-DG, Monique Labrune. Les Puf ont également repoussé sine die le développement d’applis sur smartphone « pour des raisons de coût ».
Après un retard à l’allumage, Dalloz annonce de son côté pour l’automne la commercialisation de ses premiers livres numériques universitaires dans les collections « Cours », « Hypercours », « Sirey » et « Précis ». Une soixantaine d’ouvrages sont concernés. L’éditeur juridique n’affiche pas pour autant d’attentes particulières sur cette nouvelle offre. « Nous savons que le numérique reste marginal, reconnaît Hélène Hoch, directrice éditoriale universitaire. Nous avons davantage d’attentes concernant le mariage du papier et du numérique. »
En la matière, Dalloz s’appuie notamment sur le pack Les fondamentaux de votre réussite, destiné aux étudiants de L1, qui inclut le Code civil, le Lexique des termes juridiques papier et des compléments pédagogiques en ligne disponibles sur Dalloz-Etudiant.fr avec dix fiches de révision, dix annales corrigées et quelques podcasts.
Toujours pas convaincu par le numérique, Ellipses passe une nouvelle fois son tour. Enfin, la création d’un bouquet de revues annoncée par La Documentation française est toujours d’actualité malgré un calendrier incertain. Mais pour le moment, l’éditeur n’a pas l’intention d’étendre le concept à ses livres.
