Piqueurs, suceurs, broyeurs. Une jeune entomologiste emmène son frère à la New York Public Library pour visiter une exposition sur les insectes. Comme il ne semble guère intéressé, elle tente de le convaincre en lui faisant un rapide exposé sur l'évolution des espèces depuis le Dévonien. Mais avant la fin de son topo, une catastrophe survient. On ne saura jamais laquelle et on ne reverra pas les deux personnages. Dans un monde vidé de ses humains, seuls les insectes ont survécu et ce sont eux qui vont nous guider dans l'exposition abandonnée.
L'auteur américain Peter Kuper, par ailleurs collaborateur du New Yorker et de Charlie Hebdo, avait déjà laissé entrevoir son intérêt pour les insectes dans le magnifique Ruines (Çà et Là, 2015), où la migration des papillons monarques venait se superposer à une histoire de couple. Dans Insectopolis, les insectes sont rois, ils ont la parole, et Kuper nous immerge dans leur monde. Ludique, éducatif, ce roman graphique étonnant propose plusieurs niveaux de lecture. On peut le lire en se concentrant sur la fameuse exposition, représentée en arrière-plan, ou bien en se laissant entraîner par les dialogues et les commentaires des insectes. Abeilles, bousiers - « le premier animal sur Terre à se repérer grâce aux étoiles » -, mouches, mantes religieuses, cochenilles, fourmis ont tous beaucoup de choses à raconter : leurs particularités, leur utilité, leurs liens avec les humains... Peter Kuper construit des planches inventives et variées, où il entremêle de nombreux rappels historiques, des anecdotes, des portraits des pères et mères de l'entomologie et de l'écologie - de William Kirby à Rachel Carson -, des références culturelles - on croise le peintre de la dynastie Ming Shen Zhou, Franz Kafka, Osamu Tezuka ou encore Winsor McCay, le père de Little Nemo, qui réalisa un dessin animé sur les moustiques. Le dessin minutieux, tout en nuances de bleu et d'orangé, se nourrit d'une riche iconographie dont le traitement n'est pas sans rappeler Jens Harder et son très beau Alpha. Kuper dote ses bestioles d'un humour faussement naïf qui rend la lecture d'autant plus plaisante. Insectopolis est une fascinante introduction à un monde qui ne l'est pas moins, doublée d'un engageant plaidoyer pour la biodiversité. Le projet était une gageure, mais avec cet album Peter Kuper fait mouche.
Insectopolis. Une histoire naturelle
Actes Sud
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Steiger
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 28,90 € ; 256 p.
ISBN: 9782330218577
