Au cœur des ténèbres. Rien n'égalera sans doute jamais l'explosion du siphon à chantilly dans la tête du glacier de La vraie vie (2018, L'Iconoclaste), premier roman paru en France de la Belge Adeline Dieudonné. Un récit d'une fluidité - et d'une cruauté - qui vous faisait poser le genou à terre et implorer la suite. Et quelle suite : une sœur tentant de sauver l'enfance de son petit frère, volée par un père tyrannique. Le texte ne ressemblait à aucun autre. Avant d'être un roman, La vraie vie était une nouvelle que l'éditrice Sophie de Sivry, disparue en 2023, avait encouragé l'autrice à transformer. Une réussite : prix Fnac et Renaudot des lycéens en 2018, le livre s'est écoulé à plus de 200 000 exemplaires GFK, a été traduit en vingt-deux langues, adapté au théâtre et bientôt au cinéma.
Ce cinquième titre à L'Iconoclaste - après La vraie vie donc, Kérosène (2021), Bonobo Moussaka (2022) et Reste (2023) -, démarre dans une touffe de détails qui s'éclaircit à la fin du premier chapitre : Arnaud s'est suicidé après avoir tué sa femme, Aurélie, et leurs deux jeunes enfants. Une fois ce mur franchi, des flash-back. Après l'histoire lisse de la rencontre entre Arnaud et Aurélie, copieusement arrosée de name dropping comme pour souligner sa banalité, la seconde moitié du roman entre dans la mécanique mortifère qui fait tout l'intérêt du livre : la territorialité d'Arnaud. Dans ce couple, chaque centimètre gagné par l'un fait reculer l'autre, reléguée au camp arrière. Tout commence par les sautes d'humeur d'Arnaud, ses longs silences ponctués de « non, rien, tout va bien », qui installent peu à peu un sentiment de culpabilité diffus chez Aurélie. Puis, comme les décisions de cette dernière sont systématiquement contestées, elle obéit, machinalement, pour éviter le conflit. Le mot de passe de son ordinateur est exigé, la géolocalisation de son téléphone est activée, ses conversations WhatsApp sont épiées, des caméras de surveillance sont installées. Mais tout cela pour le bien d'Aurélie, bien sûr. Arnaud est un mari attentif et généreux, seulement persuadé qu'elle est une « allumeuse » et que tout le monde « veut la sauter »...On sait que la fin de Dans la jungle ne sera pas heureuse. Mais comme Adeline Dieudonné nous place du côté exclusif de la pensée de la victime, il manque peut-être le recul pour comprendre la folie à laquelle elle se heurte : celle du tyran. Arnaud est un mâle possessif ; dans La vraie vie, le mâle possessif prenait la forme d'un père prédateur, sorte de chasseur domestique régnant sur sa jungle familiale. Dans la poursuite de ses obsessions, Adeline Dieudonné ne déçoit pas.
Dans la jungle
l'Iconoclaste
Tirage: 30 000 ex.
Prix: 22,50 € ; 448 p.
ISBN: 9782378805814
