Sur les chemins du chagrin. Comme tous les ans, Gregor Werfer revient passer une semaine dans sa maison natale. Ce voyageur qui se dit « chroniqueur », établi sur un continent lointain laissé à notre imagination, se réjouit de retrouver les siens. Lorsqu'un message lui annonce la mort de son petit frère, engagé dans la Légion étrangère. Sur le chemin de « chez lui », mille fois parcouru, Gregor se perd. « Cela ne lui était jamais arrivé », s'étonne le narrateur. Son calme intérieur devient tempête. À table, il tait la nouvelle, raconte que Hans, le petit frère, a trouvé l'amour. Pieux mensonge. Autour de lui, les visages s'éclairent. Le « faussaire honnête » s'enfonce alors dans des errances volontaires : sillonner la « Ville nouvelle », se réveiller au terminus du tram, passer la nuit en pleine nature, nager dans un vieil étang, parler à l'ami curé, faire la fermeture des auberges et parfois la plonge, un tablier « risiblement court » noué à la taille. Ces lieux où il devient « le dernier client » forment l'ultime étape du voyage. Celle où, tel Ulysse en quête d'hospitalité - Homère n'est jamais loin -, Gregor trouve enfin un abri à sa mesure. L'écriture épouse ce cheminement ponctué d'expériences qu'il entend « consigner sans rien inventer ni transformer ». Le vent, l'air, la lumière du soleil, du cinéma, de la nuit citadine, « embrasement mégapolitain », escortent le marcheur. Pour « chroniquer » ce voyage, les mots sont essayés, hésités, rejetés. Cette « marche égarée » gagne le rythme de la phrase, poétique, singulière, envoûtante. Les demi-cadratins encadrent mille incises, les longs tirets font surgir questions et réponses d'une conversation intérieure. La pensée avance, se contredit, reprend son élan : elle aussi est en marche.
Derrière cette errance affleure la longue réflexion de Handke sur le travail de l'écrivain. Que recueillir du monde, comment le transmettre, que devient l'expérience lorsqu'on la transforme en récit ? Une interrogation que poursuit le Nobel de littérature 2019 depuis sa maison de Chaville, où il vit depuis 1991. De cette consécration, qui avait ravivé la polémique sur ses anciennes positions proserbes, Peter Handke garde pourtant le souvenir d'« un moment de paix », confiait-il au Monde l'an passé. Le nôtre consiste à le lire, encore et encore.
La ballade du dernier client
Gallimard
Traduit de l'allemand (Autriche) par Julien Lapeyre de Cabanes
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 21,50 € ; 176 p.
ISBN: 9782073108319
