Sa parole est rare. Tom Weldon, directeur général de Penguin Random House UK depuis 2012, s’est longuement confié lors de la première journée de la Foire de Londres, mardi 10 mars 2026, dans le cadre d'un entretien conduit par Philip Jones, rédacteur en chef du Bookseller. En une heure, il a livré une radiographie complète du premier éditeur britannique, abordant sans détour la rémunération des auteurs, l'intelligence artificielle, la politique des droits en Europe et son lobbying auprès de la chancellerie britannique pour les bibliothèques scolaires.
« Le profit ne nous définit pas, mais il nous sustente »
PRH UK emploie environ 2 000 personnes, dont 600 dans ses entrepôts, et réalise un chiffre d'affaires de l'ordre de 620 millions de livres sterling (environ 720 millions d’euros). Le groupe est structuré en huit divisions éditoriales autonomes. La maison réalise un bénéfice « à deux chiffres, en bonne santé ». Tom Weldon résume sa doctrine : « Le profit ne nous définit pas, mais il nous sustente ».
Les ventes physiques représentent encore environ 80 % du chiffre d'affaires, tandis que le numérique et l'audio se partagent à parts sensiblement égales les 20 % restants — une proportion en hausse régulière. La division jeunesse est la plus importante du groupe.
Un milliard de dollars versé aux auteurs en un an
Interrogé sur les revenus des auteurs — le rapport bisannuel de la Society of Authors et de l'ALCS faisant état d'une érosion continue —, Tom Weldon a opposé les données propres au groupe : « Pour Penguin Random House dans le monde entier, en termes d'avances et de droits, nous avons investi 1 milliard de dollars dans les auteurs l'année dernière. »
Il reconnaît néanmoins que cette masse est distribuée de façon très inégale, comparant le secteur au football professionnel : les auteurs publiés par une grande maison comme PRH sont très bien rémunérés, à l'image d'un joueur de Premier League, tandis que les petites structures offrent des conditions bien inférieures.
L.J. Ross et l'autoédition : leçons apprises
La récente signature de Louise Ross (connue sous le pseudonyme L.J. Ross et publiée en France par City éditions), l'une des plus importantes opérations de droits de l'année écoulée selon le Bookseller, illustre selon Tom Weldon la capacité des grandes maisons à « passer un cap » pour des auteurs initialement autoédités.
« Certains auteurs autoédités atteignent un point où ils gèrent de quasi-grandes entreprises et décident qu'ils veulent se concentrer sur l'écriture. » PRH met en avant sa capacité à gérer l'intégralité de la chaîne — impression, distribution, une équipe de vente de 200 personnes à l'international, 40 personnes dédiées à l'audio et 40 autres aux droits subsidiaires (film, TV, traductions).
IA : trois principes, une ligne rouge sur le droit d'auteur
Tom Weldon a formalisé la position de PRH autour de trois axes : protéger les auteurs et leurs droits de propriété intellectuelle, défendre la créativité humaine, et innover de façon responsable avec l'IA. À l'occasion de la foire, PRH publie Don't Steal This Book, un ouvrage symboliquement vide dont les pages ne contiennent que les noms de 10 000 auteurs — de Richard Osman à Malorie Blackman —, pour dénoncer l'ingestion de leurs œuvres par les grands modèles d'IA sans consentement ni compensation. « Nous ne sommes pas anti-IA. Nous voulons simplement de la transparence, du consentement et de la compensation. »
Tom Weldon appelle le gouvernement britannique à ne pas légaliser ce qu'il qualifie explicitement de « vol », avant l'annonce prévue dans deux semaines de la politique du gouvernement en matière de droit d'auteur et d'IA. Sur l'usage interne, il voit un potentiel dans l'audiobook en langues peu dotées — citant 300 millions d'arabophones pour seulement 7 000 titres audio disponibles en arabe —, tout en maintenant que la créativité humaine ne sera pas remplacée dans l'édition grand public.
Droits européens : une ligne rouge assumée, même pour Bonnie Garmus
Tom Weldon a confirmé que PRH avait renoncé à republier Bonnie Garmus (autrice de La Brillante destinée d'Elizabeth Zott, publié chez Robert Laffont en France en 2022) pour son second livre, cédé à l'éditeur Bonnier. La raison : l'agent aurait proposé les droits en langue anglaise à un éditeur européen continental, ce que PRH refuse catégoriquement. « Nous n'avons pas perdu Bonnie Garmus. Nous avons décidé de la laisser partir. », a affirmé le dirigeant.
Tom Weldon (à droite) est le P-DG de Penguin Random House UK depuis 2012- Photo LBFPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Tom Weldon justifie cette position par la protection de l'écosystème global : une vente de droits anglais à un éditeur européen créerait un risque de « course vers le bas » tarifaire, de stocks non contrôlés circulant dans toute l'Europe et de confusion pour les détaillants et les consommateurs, y compris en ligne. Cette ligne rouge s'applique y compris aux filiales du groupe, comme Random House Germany.
Le Chemin de sel : « aucune crise éditoriale »
Interpellé sur la controverse autour du livre Le chemin de sel de Raynor Winn (dont la véracité avait été mise en question par l'Observer) et publié en France par Stock en 2022, Tom Weldon a réaffirmé la robustesse des processus éditoriaux et juridiques de PRH. Il a rejeté l'idée d'une « crise » ou d'un « déclin des standards » : « Depuis douze ou treize ans, nous avons publié 20 000 nouveaux livres. Je pourrais compter sur une main les livres où des problèmes se seraient prétendument produits. »
Il a rappelé la distinction fondamentale entre la responsabilité d'un éditeur et celle d'une rédaction journalistique : l'auteur fournit une garantie contractuelle d'exactitude, tandis que l'éditeur conduit un processus éditorial rigoureux, mais ne peut se substituer au journalisme d'investigation.
Bibliothèques scolaires : un lobbying jusqu'à la Chancellor
Tom Weldon a révélé les coulisses d'une campagne de lobbying jusqu'alors inédite. Partant du constat qu'une école primaire sur sept au Royaume-Uni ne possédait pas de bibliothèque (une sur quatre dans les zones défavorisées), PRH a progressivement étendu son programme : 100 écoles d'abord, 1 000 après un financement de l'Arts Council (1 million de livres sterling), puis 1 500 grâce à un partenariat avec JP Morgan.
Face au blocage des ministères successifs (Éducation, Culture), Tom Weldon a ciblé le Trésor. Un petit-déjeuner à Downing Street, organisé le jour de l'élection de Donald Trump et marqué par une certaine distraction dans les rangs gouvernementaux, lui a permis d'accéder à la directrice de cabinet de Rachel Reeves, puis à la Chancellor elle-même. Résultat : l'annonce par Rachel Reeves lors de la conférence du Parti travailliste de l'automne dernier d'un engagement à doter chaque école d'une bibliothèque. « C'était le travail de nombreuses personnes, mais c'était piloté par Penguin Random House. »
Diversité et neutralité politique
Sur la campagne In Colour — visant à diversifier le programme de littérature anglaise au GCSE, le brevet des collèges britinanique, où seuls 0,7 % des œuvres étudiées sont d'auteurs de couleur alors que 37 % des élèves le sont —, Tom Weldon reconnaît des avancées (l'ensemble des jurys d'examen nationaux soutient désormais la campagne) mais admet la lenteur du processus.
Sur la neutralité politique, il revendique le pluralisme comme principe fondateur : la marque Allen Lane publie aussi bien des points de vue conservateurs que travaillistes. Dans les maisons du groupe, « vous devrez peut-être travailler sur un livre avec lequel vous n'êtes pas d'accord. Si cela vous pose un problème, ce n'est pas l'endroit où vous devriez être. », a-t-il affirmé.
Stabilité et propriété familiale comme avantages concurrentiels
Dans un contexte de renouvellement de direction chez Simon & Schuster et HarperCollins UK, Tom Weldon a finalement mis en avant la stabilité de PRH, propriété du groupe Bertelsmann, lui-même contrôlé par la famille Mohn. « Les livres sont dans leur ADN depuis 150 ans. Je me sens très chanceux d'être la propriété d'une famille. »
Il a conclu en citant parmi les livres dont il est le plus fier Patriot d'Alexeï Navalny, le compte-rendu des auditions judiciaires Nobody's Watching, et le livre de Gisèle Pelicot — trois titres qu'il présente comme la preuve que l'édition grand public joue un rôle « plus important que jamais » à l'heure où les médias traditionnels s'effacent.

