Malgré un contexte géopolitique lourd, la Foire de Londres (10 au 12 mars) a réuni 33 000 professionnels et 1 005 exposants pour sa dernière à l’Olympia Hall de Kensington, des chiffres globaux en légère augmentation par rapport à l'an dernier. Quelque 250 éditeurs français accrédités sur le stand France Livre représentaient plus de 200 marques éditoriales de l’Hexagone.
Au-delà des échanges de droits qualifiés de « dynamiques » par la plupart des personnes interrogées par Livres Hebdo dans les couloirs de la Foire (lire ci-après), le premier rendez-vous de la saison 2026 pour l’édition mondiale a été l’occasion de confirmer certains sujets d’évolution profonde du secteur éditorial.
Déclin de la lecture : une menace « plus grande que l'IA »
Sur la scène principale, Joanna Prior, directrice générale de l’historique éditeur britannique Pan Macmillan, a livré l’une des interventions les plus commentées de cette London Book Fair (LBF) 2026. Son message : pour l’industrie du livre, la véritable menace n’est pas l’intelligence artificielle mais bien la baisse de la lecture. « Le déclin de la lecture est un défi bien plus grand pour notre industrie que l’IA », a-t-elle estimé devant une salle comble, rappelant que « l’IA change la manière dont nous travaillons, mais la crise de la lecture détermine si nous aurons encore un marché tout court ».
Pour autant, l’intelligence artificielle aura, sans surprise, encore largement imprégné les débats pendant les trois jours du salon londonien. Dès l’ouverture, la Society of Authors britannique a ainsi annoncé le lancement d’un dispositif permettant d’identifier les livres écrits par des humains. Les auteurs peuvent désormais enregistrer leurs ouvrages et apposer un logo « Human Authored » sur leur couverture afin de se distinguer dans un marché où les contenus générés par IA se multiplient.
La question juridique était également au cœur de plusieurs tables rondes très suivies, notamment la session « AI on Trial : Lessons from Landmark Copyright Cases », consacrée aux grandes affaires judiciaires en cours autour de l’IA et du droit d’auteur, comme Bartz vs Anthropic, Kadrey vs Meta ou Getty vs Stability AI. Autant de dossiers qui devraient continuer à animer les débats du secteur dans les années à venir.
Comment vendre des livres sur ChatGPT ?
Mais c’est sans doute le plus technique atelier « How AI, Metadata, SEO and GEO can help you sell more books worldwide », organisé sur la scène internationale, qui a suscité le plus de questions de la part des professionnels. Devant des centaines d’éditeurs, les intervenants - Mary McAveney (Abrams Books), Sarah Arbuthnot (Supadu), Joshua Tallent (Firebrand Technologies) et Kristina Radke (NetGalley) - ont tenté de décrypter la manière dont les moteurs de recherche et les intelligences artificielles indexent désormais les contenus, entre SEO, GEO et AEO...
Car les règles évoluent. Là où les moteurs de recherche traditionnels reposaient principalement sur des liens et des mots-clés, les IA analysent désormais davantage le sens et le contexte des contenus. Pour les éditeurs, l’enjeu serait maintenant de transformer leurs sites web en sources fiables (« trusted sources ») capables d’être identifiées comme « faisant autorité » pour les moteurs d’intelligences artificielles.
Les questions ont fusé dans la salle : le SEO est-il toujours utile ? Faut-il créer des pages spécifiques pour les IA ? Les petits éditeurs peuvent-ils encore rivaliser avec les grandes plateformes ? Sur ce dernier point, les intervenants se sont montrés plutôt optimistes : les outils d’IA privilégient avant tout les sources jugées crédibles, indépendamment de leur taille.
La clé reste donc de structurer les données autour des livres, de produire des contenus uniques et de maintenir des sites régulièrement mis à jour. « Imaginez qu’un lecteur demande à ChatGPT : “Trouve-moi un livre qui me rende nostalgique”. Et imaginez que la réponse renvoie directement vers votre ouvrage », a résumé Kristina Radke pour illustrer le potentiel commercial de ces nouveaux outils.
Tous les intervenants ont toutefois rappelé que l’IA ne devait pas devenir l’unique obsession du secteur. « Votre site n’est pas seulement consulté par des machines », a souligné Joshua Tallent. « N’oubliez jamais les lecteurs humains. » Avant d’ajouter avec un sourire : « Et dans six mois, tout cela aura peut-être déjà changé. »
Montée en puissance de l’édition indépendante ?
Sur cette même scène internationale, plusieurs rencontres ont aussi mis en lumière la vitalité de l’édition africaine, notamment lors du panel « Women in African Publishing ». Charity Kwatampora, de l’université d’Oxford, y a retracé l’histoire des femmes éditrices sur le continent, de Rebecca Njau à Flora Nwapa.
La chercheuse Ida Hadjivayanis (SOAS University of London) y a aussi évoqué l’importance des traductions, citant notamment sa récente adaptation d’Alice au pays des merveilles en swahili comme symbole d’un mouvement plus large de réappropriation linguistique.
Parmi les autres moments marquants de cette édition figuraient également plusieurs discussions très suivies sur l’avenir de l’édition indépendante, la montée en puissance des formats audio et graphiques auprès des nouvelles générations de lecteurs, ou encore les nouvelles stratégies de diffusion internationale dans un contexte globalisé.
