Splendeur retrouvée. « C'est une ville où, n'ayant nulle part où aller le vendredi soir, les lycéens garent les pick-up de leur beau-père dans les coins obscurs du parking du Walmart. » East Gladness la mal nommée (gladness : « joie » en anglais), pense-t-on en rencontrant la silhouette de Hai, en équilibre sur un pont ferroviaire, prêt à se jeter dans le fleuve en contrebas. Il porte une veste UPS trop grande pour lui, détrempée par la pluie. À 19 ans, il est « au beau milieu de la nuit de l'enfance, encore loin de l'aurore ». Trop loin de « solutions pour rattraper ses erreurs », lui qui est « à court de chemins à prendre ». Mais Hai trouve en Grazina son ange gardien. Depuis sa maison en équilibre au-dessus du fleuve, celle-ci le retient de commettre l'irréparable : « Ne meurs pas devant chez moi. Il y a bien assez de fantômes dans le coin. » À 82 ans, Grazina aimerait quelqu'un à ses côtés pour l'aider à prendre ses vitamines. À court d'argent, Hai accepte sa proposition de s'installer chez elle, le temps de se remettre sur pied. Grâce à son cousin Sony, le voici embauché dans le fast-food du coin, au milieu de marginaux qui, peu à peu, -composent sa nouvelle famille. La joie serait donc possible à East Gladness... Quand Grazina lui demande ce qu'il voudrait faire plus tard, Hai lui répond qu'à un moment de sa vie, il avait voulu être écrivain. « Je rêvais d'écrire un roman qui parlerait de tout ce que j'aime, même des trucs qu'on ne peut pas aimer. »
Connu aussi pour ses poèmes (Ciel de nuit blessé par balles, Mémoire d'encrier, 2018, Le temps est une mère, Gallimard, 2023), Ocean Vuong insuffle poésie, beauté, lumière, espoir dans son récit. À l'instar d'Un bref instant de splendeur (Gallimard, 2021), somptueux premier roman dont le titre tenait toutes ses promesses, L'empereur de la joie s'inspire de la trajectoire de l'auteur, qui, comme son héros, a des origines vietnamiennes et a travaillé dans le service à la personne. À travers le quotidien de Hai, mythomane accro aux opioïdes, mais collègue sur lequel on peut compter, Ocean Vuong brosse le portrait d'une société divisée entre une poignée de gagnants et l'immense majorité des perdants. Explorant la cruauté du système capitaliste, révélant l'humanité que ce système n'est pas tout à fait parvenu à écraser, l'écrivain s'inscrit dans la lignée d'un Don DeLillo, d'un Kurt Vonnegut. L'empereur de la joie est aussi un nouveau chapitre du grand roman américain, celui des oubliés. « Nous vivons aux marges mais nous mourrons au cœur de l'État. Nous payons des impôts à chaque chèque encaissé pour nous tenir sur les rives affaissées d'un fleuve où gisent nos rêves. »
L'empereur de la joie
Gallimard
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Cohen
Tirage: 16 000 ex.
Prix: 25 € ; 512 p.
ISBN: 9782073090270
