La faute d'André Derain. En 1941, André Derain (1880-1954) a 61 ans. L'essentiel de sa carrière est derrière lui. Notamment l'épisode novateur du fauvisme, né au Salon d'automne de 1905, où le grand bourgeois de Chatou exposait avec Vlaminck, Van Dongen ou Matisse, entre autres, qui demeureront ses amis. Petit à petit, le peintre est revenu à un certain classicisme, que certains critiques qualifieront même d'académisme, bien loin de la puissance novatrice intacte d'un Matisse, sans parler de leur ami commun Picasso. Derain était quelqu'un de tempéré, de plus raisonnable. Poli et bien élevé, aussi, apparemment. Du genre à ne pas refuser une invitation.
Justement, c'est à une invitation, funeste celle-là, que s'intéresse l'écrivain Michel Bernard, spécialiste de romans centrés autour des artistes modernes, comme Monet ou Rodin. À l'automne 1941, dans la France vaincue, humiliée, occupée et pétainiste, les services de propagande allemands sont à l'offensive pour tenter de rallier à leur cause - ou tout du moins de s'assurer de leur neutralité bienveillante -, les membres de l'intelligentsia littéraire et artistique française. Après un honteux voyage d'écrivains, bien connu, les voici organisant, pour des peintres éminents, un périple de deux semaines à travers l'Allemagne (Munich, Berlin) et l'Autriche (Vienne). Dans la délégation, Van Dongen, Vlaminck (ami de jeunesse de Derain, réconcilié après une longue brouille), Dunoyer de -Segonzac, le sculpteur Paul Landowski, et Derain, donc. Ni Matisse, qui a refusé, ni Picasso, bien sûr. Des artistes connus et reconnus, honorables, anciens -combattants de la guerre de 1914-1918. L'invitation a été lancée à l'initiative du sculpteur nazi Arno Breker, et de sa femme Demetra dite Mimina, un ancien modèle qui avait gardé des liens avec ses peintres. Les Breker étaient charmants, et Arno, proche d'Hitler et de Goebbels, avait promis de faire libérer en retour un certain nombre de prisonniers de guerre français. Il tiendra parole pour quelques artistes, rien de plus.
Dès le début du voyage, le 31 octobre 1941, Derain, patriote et non collabo, dont le domaine de Chambourcy, où il vivait, avait été réquisitionné et saccagé par les Allemands, se rend compte qu'il a été piégé, que leur visite sera mise en scène, médiatisée, et leur notoriété exploitée par la Propagandastaffel. Mais il laisse faire, s'ennuie. Dans le train aller et retour, où se déroule tout le roman, il intériorise l'épisode, mêlé à des souvenirs, des flash-back, des scènes cocasses, notamment avec Vlaminck et Segonzac, de joyeux drilles.
Il ne pouvait imaginer que cet épisode honteux allait lui valoir, à la Libération, pas mal d'ennuis, qu'il figurerait sur une liste noire établie par la presse de gauche, surtout communiste, et que certains de ses pairs l'ostraciseraient. Ni Matisse, ni Picasso. Cet épisode peu glorieux est romancé par Michel Bernard avec minutie, tact, et une volonté, non d'absoudre, mais de comprendre et d'analyser, de l'intérieur. Derain ne s'en remettra vraiment jamais tout à fait.
L'automne d'André Derain
Les Belles lettres
Tirage: NC
Prix: 21,50 € ; 180 p.
ISBN: 9782251458588
