Aucune maison d’édition du secteur, à ses yeux, ne tire actuellement son épingle du jeu. Pour Matthieu de Montchalin, P-DG de la librairie L’Armitière, à Rouen, et par ailleurs président du Syndicat de la librairie française (SLF), le déclin du livre universitaire semble en effet irrémédiable… à moins de remettre les enseignants au cœur du processus d’édition.
Livres Hebdo - Comment expliquez-vous la mauvaise santé du marché ?
Matthieu de Montchalin - La cause principale est qu’il n’y a plus de prescription efficace, sauf dans les filières sélectives comme les classes préparatoires ou les écoles d’infirmières. Les élèves et leurs parents savent qu’ils s’engagent sur une période longue de travail et veulent se donner les chances de réussir. Quand on sort de ces filières, notamment en sciences humaines, la prescription est quasi nulle, à tel point qu’on ne fait pratiquement plus de commandes de rentrée universitaire. Plutôt que des mises en place massives, on privilégie l’installation de nombreux titres en petite quantité car plus personne aujourd’hui ne peut prévoir les titres qui se vendront. C’est ensuite notre travail de libraire de réagir rapidement quand une prescription importante se déclenche.
Comment expliquez-vous cette quasi-disparition de la prescription ?
Il y a encore quinze ans, tous les manuels étaient écrits par des enseignants d’université et la plupart des enseignants de Rouen - pour parler de notre zone de chalandise - s’efforçaient d’écrire des manuels. Aujourd’hui, les jeunes professeurs écrivent beaucoup moins. Le réflexe livre a disparu pour cette nouvelle génération d’enseignants. Il faut réintroduire la prescription dans l’universitaire et, pour cela, il faut que les professeurs redeviennent des auteurs. Les éditeurs doivent réexpliquer les vertus du livre aux enseignants. Cela peut paraître bizarre, mais je crois que c’est nécessaire.
Cela suppose-t-il, selon vous, que les éditeurs s’impliquent davantage et plus en amont dans la prescription de leurs ouvrages ?
Le SLF les alerte depuis plusieurs années sur cette question. Les éditeurs n’assurent pas le travail de prescription auprès des enseignants, alors qu’ils le font dans le scolaire et le secondaire, où cette stratégie porte ses fruits. Ils lancent des campagnes marketing, offrent des tablettes, proposent des places de cinéma, des réductions pour partir à l’étranger… mais le marketing ne permet pas de résoudre le problème de la prescription. Nous sommes au-delà d’un problème de concurrence entre éditeurs, dont la solution passerait par des coups marketing. Nous sommes face au défi d’un marché qui s’effrite structurellement. Ce qui m’étonne le plus, c’est que les éditeurs importants du marché universitaire, souvent bien implantés par ailleurs sur le marché du primaire ou du secondaire, ont su y faire du lobbying à travers l’association Savoir Livre pour que la prescription ne disparaisse pas et pour que le livre reste au cœur des préoccupations. On doit sensibiliser les étudiants et leurs familles au fait que le livre n’est pas un accessoire parmi d’autres. Comment mener des études de philosophie sans lire les textes ? On ne peut pas s’en sortir avec Wikipédia et un polycopié. Ce travail de sensibilisation appartient aux éditeurs, aux libraires et au monde éducatif. Il faudrait mettre en place une campagne de communication des éditeurs, soutenue par les libraires, dans laquelle on verrait les grands universitaires, les prix Nobel français, expliquer pourquoi, sans le livre, ils n’auraient jamais réussi leur carrière.
Pourquoi cela ne se fait-il pas ?
Les éditeurs travaillent au niveau de leur marque, alors que le problème est beaucoup plus profond. Ce qui est remis en cause par les étudiants, leurs familles et les professeurs, ce n’est pas le travail de tel ou tel éditeur, c’est l’utilité même du livre. Aujourd’hui, plutôt que d’essayer de faire grimper une petite collection, il faudrait déployer des efforts collectifs et sur le long terme pour réinstaller le livre au cœur des problématiques des étudiants.
Le recul du pouvoir d’achat ne contribue-t-il pas aussi aux difficultés du marché universitaire ?
Bien sûr, il y a des problèmes économiques, mais ils concernent tous les secteurs de la vie, pas uniquement le livre. Beaucoup d’acteurs ont pensé qu’ils régleraient la question en baissant le prix de leurs ouvrages, mais cela ne produit aucun effet, si ce n’est une spirale déflationniste dont la conséquence est que les éditeurs disposent de moins en moins de moyens pour lancer de nouveaux titres et rémunérer des auteurs qui pourraient devenir de nouveaux prescripteurs.
Hors des ouvrages relevant de la prescription, les éditeurs développent fortement les ouvrages de révision, de fiches, de QCM, qui eux se vendent mieux.
Ces bons résultats concernent presque toujours les filières sélectives. Quand le cursus est exigeant, les étudiants investissent. Le problème, c’est la masse des étudiants présents dans des cursus peu sélectifs et qui ne prennent plus l’habitude de travailler avec des livres. De nombreuses universités ne donnent plus de listes de prescription au moment des inscriptions. Des enseignants en histoire nous racontent que leurs élèves s’étonnent quand on leur demande de lire des livres en plus du cours qui leur est dispensé.
Certains éditeurs, comme Nathan avec le Livre nomade, développent des offres couplées papier-numérique et annoncent des résultats probants pour leurs ventes. Ces approches constituent-elles une réponse efficace pour l’avenir du livre universitaire ?
L’offre de Nathan est intéressante car elle introduit les librairies dans la chaîne du numérique. Je salue cette initiative. Je préfère cela à des éditeurs qui travaillent en direct avec leurs clients et laissent les libraires se contenter de la vente déclinante des ouvrages papier, comme tous les éditeurs de droit dont l’attitude montre qu’ils ont fait une croix sur la librairie. Quant à savoir si le Livre nomade de Nathan répond réellement aux attentes des étudiants, on manque encore de retours d’expérience. Je ne suis pas sûr que les étudiants perçoivent réellement ce plus-produit. On en revient à la question de la promotion.
Dunod a également proposé le Mercator et le Communicator en version hybride, mais sans impact sensible sur leurs ventes.
C’est parce qu’il s’agit d’ouvrages prescrits. Le plus-produit du numérique n’est utile que pour les livres qui ne font pas l’objet de prescription et qui sont en concurrence les uns contre les autres. Quand l’étudiant a le choix, il peut s’appuyer sur ce facteur pour choisir son livre. A l’inverse, dans le cas d’un ouvrage prescrit, les étudiants ne se risquent pas à acheter un autre livre, même s’il propose un contenu numérique supplémentaire. On peut toutefois imaginer que les bonus numériques seront aussi un moyen de séduire les professeurs pour la prescription.
Quel regard portez-vous sur le développement des livres de poche dans les rayons universitaires ?
C’est une façon comme une autre de baisser les prix. Je ne dis pas que c’est inutile. Mais encore une fois, je pense qu’on s’attaque aux conséquences du problème, et non aux causes. Quand vous partez de zéro et que vous faites un gros effort pour lancer une collection de poche, cela peut fonctionner. Mais les éditeurs doivent consentir un effort important de mise en place pour atteindre le même résultat en année 2. Les coûts induits sont difficiles à reproduire à chaque rentrée. Les lancements successifs de nouvelles collections en universitaire tendent plutôt à montrer que les collections existantes sont mal implantées. Sinon, il n’y aurait pas besoin d’en lancer tous les ans.
