Bâtir un nouveau mode de financement pour garantir la diversité du secteur du livre. C’est l’ambition portée par Gaëlle Bohé, directrice de l’association Fontaine O Livres et présidente de l’Académie Hors Concours, qui lance désormais le Fonds Hors Concours, un fonds de dotation destiné à soutenir des projets d’intérêt général liés à la lecture et à l’édition. Un organisme d’un nouveau genre qui ambitionne de lever un million d’euros sur les deux prochaines années, et soutenir 20 à 30 projets culturels d’ici 2028.
« Ce fonds est une initiative inédite au sein des métiers du livre. Elle arrive à un moment crucial, où il est plus que nécessaire de protéger l’écosystème du livre, ses missions sur l’ensemble des territoires et les acteurs qui le font vivre », souligne-t-elle.
Émanciper le livre des subventions publiques
À l’origine du projet, il y a le prix Hors Concours. Animé depuis dix ans par Gaëlle Bohé, celui-ci s’est imposé comme un coup de projecteur majeur de l’édition indépendante, en élisant chaque année un lauréat, une mention du public et un coup de cœur des clubs Hors Concours.
À l’occasion des dix ans de la distinction, la présidente de l'académie a exprimé le souhait d’en faire une distinction grand public, en s’appuyant sur des partenaires historiques tels que France Télévisions, mais aussi en sollicitant le soutien d’acteurs privés.
« Le prix est une action de diffusion de l’édition indépendante et de la diversité. Il n’a pas de véritable modèle économique. Il est donc dépendant des subventions publiques et de ses adhérents, ce qui n'est pas suffisant pour le faire grandir et le pérenniser », a-t-elle constaté.
« La défense du livre et de la lecture est essentielle à notre tissu démocratique »
Or, dans un contexte de réduction des crédits alloués au secteur culturel, cette dépendance apparaît de plus en plus fragile. « Le livre et la lecture ne concernent pas seulement les professionnels du livre. C’est un enjeu pour toute la société : leur défense est essentielle à notre tissu démocratique », répond Gaëlle Bohé, pour qui les menaces flottantes pèsent également lourdement sur la diversité éditoriale.
Face à ces considérations, Gaëlle Bohé amorce alors, début 2026, une réflexion stratégique pour diversifier les sources de financement et détermine un cap clair : intégrer davantage d’acteurs privés dans l’équation. Pour cela, elle songe au principe de mécénat, qui permet aux premiers concernés d’obtenir un certain nombre d’avantages fiscaux associés. « Pour que les acteurs privés financent davantage, il faut aussi qu’ils y trouvent un avantage », argue-t-elle.
La machine s’emballe lorsque la présidente de l’Académie Hors Concours fait la rencontre d’un « Business Angel ». Un surnom donné à ces anciens dirigeants d’entreprise ou entrepreneurs convertis en « investisseurs providentiels », qui font le choix de mettre une partie de leur patrimoine personnel au service de projets auxquels ils adhèrent et qu’ils souhaitent voir se déployer.
Le mécénat, pierre angulaire du projet
Celui qu’elle rencontre lui suggère alors de créer un fonds de dotation. Ce dispositif, doté d’une fiscalité avantageuse, parmi laquelle une exonération d’impôts sur les sociétés pour ses revenus de capitalisation, un abattement de la taxe foncière, mais surtout, la capacité à émettre des reçus fiscaux, peut en effet permettre de collecter et de redistribuer des fonds à des projets d’intérêt général.
Pour cela, le fonds a dû répondre à un certain nombre de critères : une gestion désintéressée, l’absence de rémunération de ses dirigeants et l’ambition de mener des actions non lucratives et tournées vers un large public.
Présidente du conseil d’administration du projet, Gaëlle Bohé a réuni autour d’elle notamment Mathieu Floirat, entrepreneur et cofondateur du fonds « Je pars, tu pars, il part » nommé trésorier du fonds ou encore Marc Boutavant, illustrateur à l’origine de la série BD jeunesse Ariol (Bayard Kids).
« Un outil au service de l’interprofession »
Le projet est doté d’une mise initiale d’environ 15 000 euros, réunie grâce au soutien de partenaires historiques de l’Académie Hors Concours tels que Pollen, « qui ont tout de suite compris l’intérêt du projet ». Depuis, le fonds a bénéficié de l'aval de la préfecture. Il a ensuite été approuvé et publié au Journal officiel.
« Au début, l’objectif était de renforcer le prix Hors Concours mais très rapidement, je me suis rendu compte qu’il était possible de faire ce fonds de dotation un véritable outil au service de l’interprofession », explique-t-elle.
Pensé comme une plateforme de coopération culturelle, le fonds a vocation à mobiliser des soutiens publics et privés pour accompagner des projets d’intérêt général, apparaissant ainsi comme un outil complémentaire et transversal aux dispositifs publics existants. Il pourra soutenir des initiatives existantes ou émergentes qui peinent parfois à trouver les financements nécessaires à leur développement.
Trois champs d’action majeurs
Le fonds s’articulera donc autour de trois axes : le renforcement des actions de l’Académie Hors Concours, l’organisation d’appels à projets et le financement de projets fléchés. Avec un credo : défendre des valeurs de diversité littéraire et d’accès à la lecture pour tous les publics et sur tous les territoires.
Ces projets peuvent être variés, à condition de relever de l’intérêt général. « Par exemple, une manifestation littéraire peut solliciter le fonds pour expérimenter de nouveaux formats de médiation destinés aux jeunes publics, tandis qu’une maison d’édition pourra être accompagnée pour permettre à un de ses auteurs de rencontrer des lecteurs dans des lieux éloignés du livre », illustre Gaëlle Bohé.
Librairies, manifestations littéraires, bibliothèques, établissements scolaires, mais aussi territoires ruraux ou quartiers éloignés des équipements culturels, structuration de communautés de lecteurs sont autant d’acteurs et d’espaces que le fonds entend accompagner, en France comme à l’international.
Mobiliser mécènes et réseaux
Pour trouver de potentiels financeurs du fonds, Gaëlle Bohé sait qu’elle doit le faire connaître. Elle projette donc d’organiser des dîners littéraires privés, à Paris et en région, pour engager un dialogue entre acteurs privés et acteurs de la société civile autour des enjeux du livre. Ces événements seront coorganisés par Marie-Madeleine Rigopoulos, ancienne directrice artistique du Festival du livre de Paris, et ancienne commissaire générale du festival Livre sur la Place à Nancy et Évelyne Prawidlo, codirectrice des Rencontres du livre à Manosque et du festival Italissimo.
La démarche de la création de ce fonds s’inscrit par ailleurs dans une vision plus large du rôle du livre. « L'avenir du livre et de la lecture va se jouer dans les dix prochaines années. Soit le livre et la lecture resteront des objets du passé, soit nous parvenons à en faire des outils pour l’avenir, en maintenant un maillage suffisant pour qu’ils conservent leur rôle d'acteur social et démocratique », explique Gaëlle Bohé.
Vers une indépendance financière du livre ?
Cette initiative répond donc à un double objectif : réduire la dépendance aux financements publics et garantir une plus grande autonomie du secteur. « Il faut que la culture soit financièrement indépendante, qu’elle puisse compter sur toutes les personnes de bonne volonté sur le territoire, car le livre et la lecture ne sont pas seulement des sujets culturels, mais aussi des enjeux de société. »
Désormais opérationnel, le Fonds Hors Concours entre dans une phase décisive : se faire connaître de toutes les initiatives susceptibles de vouloir s’en emparer, et s’imposer comme un levier durable pour soutenir la diversité et la vitalité du livre.
