Avec moins de 5 millions de francophones en Wallonie et dans la région de Bruxelles-Capitale, il est difficile pour les éditeurs belges de se passer du marché français, 15 fois plus important. « La dépendance a toujours été très forte, avec plus de 50 % de la production exportée, essentiellement vers la France, et dans certains secteurs comme la bande dessinée ou l'édition jeunesse, ça dépasse les 80 % », résume Carine Lecomte, directrice de l'Association des éditeurs belges (ADEB).
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Cette dépendance structurelle de la BD belge se manifeste aujourd'hui dans un contexte de recul des ventes depuis deux ans pour les éditeurs d'outre-Quiévrain, tant en Belgique qu'à l'export. Un signal préoccupant pour un segment dont l'ADEB évalue à environ 90 % la part de la production directement destinée à l'export et alors même que la BD a représenté à elle seule environ 79 % du total des exportations de livres belges dans le monde en 2025. En outre, cette même année, l'export belge a reculé plus vite que le marché intérieur, même si Carine Lecomte tient à relativiser : « Sur la base d'une seule année, on ne peut pas tirer une conclusion structurée. »
La dépendance de la Belgique avec son grand voisin se traduit aussi par l'hyper présence des livres français dans ses librairies. « 80 à 90 % des livres vendus en Belgique sont français, chiffre Gaëlle Charon, du Syndicat des librairies francophones de Belgique. Les auteurs cherchent à se faire publier par des éditeurs français, et les éditeurs sont distribués par des distributeurs français qui vendent aussi bien aux libraires belges que français. »
Diversifier, oui, mais vers où ?
Pour les indépendants, le rééquilibrage se heurte à la réalité commerciale. Chez La Cinquième Couche, éditeur de BD au catalogue pourtant international (auteurs coréens, finlandais, américains), la France pèse toujours 70 à 80 % des ventes, selon son fondateur Xavier Löwenthal, malgré des relais en Suisse romande et au Québec aux ventes « minimes ». Même constat chez L'employé du moi : « On est à 80 % de nos ventes en France, 10 % en Belgique et le reste ailleurs », indique Max de Radiguès, dont la maison ne vend des droits à l'étranger qu'à la marge, une activité jugée précieuse « au niveau institutionnel ».
Chez M.E.O., maison littéraire indépendante, le pari inverse commence à porter ses fruits : les cessions de droits, qui pesaient entre 0 et 5 % du chiffre d'affaires il y a quelques années, en représentent aujourd'hui 7 à 10 %, avec un pic à 15 % en 2022, portées par un partenariat structurel avec l'une des trois principales maisons d'édition chinoises (Yi-lin Press, 350 titres par an), selon le cofondateur Gérard Adam.
La dynamique est plus marquée encore chez Alice Éditions (près de 30 % du chiffre d'affaires en cessions de droits, vers le Québec et la Suisse) : « Des marchés importants, mais avec nettement moins de francophones, donc moins de ventes », tempère sa directrice éditoriale Mélanie Roland. L'Afrique reste quant à elle hors de portée, les livres y étant « tellement taxés à l'arrivée ». Pour la maison jeunesse, la France reste « une chance » avec plus de la moitié de ses ventes.
Pour établir des stratégies pérennes, les éditeurs aimeraient compter sur le soutien des pouvoirs publics. Mais la directrice de l'ADEB pointe le manque d'engagement des autorités belges : « Les éditeurs québécois sont considérablement soutenus par leurs institutions publiques. Nous, on ne joue pas à armes égales ».
Le pari du groupe pour percer en France
Faute de moyens pour diversifier seul, un autre choix se dessine : le regroupement d'éditeurs. Fondateur des éditions Onlit, arrêtées en 2024 puis relancées en 2025 au sein du groupe Émotion Livres, Pierre de Mûelenaere décrit une équation qu'il ne pouvait résoudre seul : « Pour un éditeur seul en Belgique, il est extrêmement difficile, voire impossible, de bénéficier des services d'une diffusion et d'une distribution », y compris en France. Le groupe a débloqué une diffusion parisienne, assurée par Dod & Cie, et le financement d'une attachée de presse dédiée.
Autre levier à sa disposition, une collection de polars dirigée par Patrick Delperdange, à l'« ambition internationale » assumée : « Il y a clairement une logique de marché », reconnaît l'éditeur. La diversification vers d'autres marchés francophones reste, elle, à un stade précoce : « Cela fait clairement partie du développement qu'on cherche », vers le Québec, la Suisse romande et l'Afrique francophone, précise-t-il, sans stratégie encore structurée.
Un verrou plus commercial que culturel
Le frein est-il identitaire ou logistique ? Pour Carine Lecomte, la réponse est nette : « Il n'y a pas de barrière qui empêche a priori l'éditeur belge de se présenter sur le marché français ». L'obstacle se situe en aval, dans un problème structurel de diffusion-distribution, « accru pour des acteurs étrangers ». Gérard Adam, des éditions M.E.O., résume la relation autrement : « La frontière franco-belge est en Gore-Tex ». Elle laisse passer les livres français vers la Belgique, mais bloque le mouvement inverse.
