K-pop, K-drama (les séries coréennes), K-beauty (cosmétique coréenne)… le préfixe « K », pour Korea (« Corée » en anglais), s'accole à tous les domaines de la vie contemporaine, dont celui de la littérature, laquelle embrasse tous les genres. Du thriller à la romance, en passant par la fantasy ou la healing fiction, ces histoires qui « soignent », le printemps en librairie se met à l'heure de la K-Lit, ou « K-litté », sans… Et avec jeu de mots, puisque la qualité est bien au rendez-vous !
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Dix ans après que la Corée du Sud a été l'invitée d'honneur du Salon du livre de Paris, c'est ce nouveau visage littéraire qu'entend aujourd'hui montrer le pays. L'effort de promotion de sa littérature à l'étranger a été et est encore considérable à travers des aides à la traduction et des fellowships d'éditeurs : le gouvernement sud-coréen n'a cessé d'étendre son soft power en soutenant les auteurs nationaux afin qu'ils soient lus de par le monde. L'organisme Literature Translation Institute of Korea (LTI Korea), l'équivalent de notre CNL, outre l'octroi de bourses, a fondé une académie de traduction à Séoul pour former des traducteurs étrangers, du coréen vers les autres langues. Étayé par les multiples facettes de la culture sud-coréenne contemporaine susmentionnées, ce travail pour la reconnaissance au plan littéraire a porté ses fruits : l'autrice de La végétarienne, Han Kang, a été couronnée par le Nobel en 2024.
Littératures de genre
Depuis les années 1990, des maisons généralistes (Actes Sud, Zulma) comme spécialistes en littératures d'Asie (Picquier, Decrescenzo) avaient vaillamment introduit les lettres coréennes auprès du public français en traduisant de grands écrivains de la génération de la guerre ou de l'immédiat après-guerre, comme Hwang Sok-yong (né en 1943) ou Yi Munyol (né en 1948), parfois des plumes plus jeunes, tels Lee Seung-u (né en 1960) ou Kim Young-ha (né en 1968)… Mais c'est une fiction au sang neuf, aux prises avec les sujets ultra-contemporains, qui déferle à présent de Séoul ou d'autres provinces au sud du 38e parallèle.
Si ces autrices et auteurs nous offrent un aperçu d'une société coréenne à la fois à la pointe de la technologie et sous le joug d'une culture confucéenne très hiérarchisée et traditionnellement patriarcale, ils abordent aussi des sujets universels : le féminisme, le monde du travail, le climat… Ils traduisent l'époque et ses complexités, souvent par le truchement des littératures de genre. Cette modernité coréenne a su aiguiser l'appétence des éditeurs français en quête de nouveautés.
Ouverture à la fiction coréenne
Aussi des jeunes maisons d'édition comme de vénérables institutions se sont-elles ouvertes à la fiction coréenne. À côté de Robert Laffont, éditeur de Cho Nam-joo, égérie littéraire du #MeToo coréen, dont le récent recueil de nouvelles Miss Kim est une méditation poétique sur différents âges de la femme, La Croisée a sorti il y a deux ans un roman LGBT signé Sang Young Park, S'aimer dans la ville. Alors que Rivages publie la reine de l'horreur Bora Chung et continue de nous faire découvrir l'écrivaine SF Kim Bo-young avec De l'origine des espèces, Verso explore le « néo-thriller » grâce notamment à Lee Heejoo et son Holy Boy.
Aux forges de Vulcain, éditeur de Luke Rhinehart, fait entrer dans son catalogue l'autrice de fantasy Park Seolyeon avec Magical Girl. Romans du quotidien au regard bienveillant, la healing fiction n'est pas en reste. Le label Nami, chez Leduc, s'en est même fait une spécialité avec plusieurs titres coréens, dont Une saison à l'atelier de poterie de Yeon Somin, qui sort en poche chez J'ai lu en avril. Ce panorama de la « K-litté » ne saurait être complet sans le gigantesque pan de la littérature populaire que constitue la romance. Points lance « OML » (Ono Midnight Love), une collection de romances importées du Pays du matin calme… Qui, décidément, en ce printemps 2026, fait du ramdam.
La littérature coréenne en 5 tendances incontournables
Science-fiction
Valentin Baillehache, éditeur chez Rivages / Imaginaire- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Valentin Baillehache, éditeur pour « Rivages/Imaginaire » : « La SF sud-coréenne est un genre plutôt féminin qui a pris de l’ampleur au milieu des années 2010. Kim Bo-young, que je publie, donne quelques explications à ce phénomène : l’importance de l’IA dans le débat public suite à la défaite du champion mondial de go Lee Sedol contre AlphaGo en 2016 ; la montée du féminisme qui a poussé une nouvelle génération de femmes à chercher d’autres terrains d’expression littéraire ; ou encore le 200e anniversaire de Frankenstein, qui a rappelé que l’on pouvait écrire de l’imaginaire tout en étant, comme Mary Shelley en 1816, une jeune femme de 18 ans. L’odyssée des étoiles de Kim Bo-young (Rivages/imaginaire, 2023) était le premier roman d’anticipation sud-coréen à paraître en France, une très belle histoire d’amour, sous forme épistolaire, qui narre la rencontre impossible entre deux voyageurs interstellaires. Son prochain roman, De l’origine des espèces, qui paraît en mars, raconte le destin des robots dans un monde post-humain. Ce qui est original, ici, c’est la convergence entre la robotique et l’animisme propre aux religions asiatiques. Comme le dit l’autrice dans sa postface : ”Ceci est l’histoire de robots. Une ode personnelle au vivant mécanique. Une révérence à la vie dans les choses.” »
Healing fiction
Camille Juré, responsable éditoriale chez Leduc- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Camille Juré, responsable éditoriale chez Leduc : « Venue de Corée du Sud et du Japon, la healing fiction est un genre littéraire qui propose aux lecteurs et lectrices une parenthèse réconfortante. Ces romans sont souvent contemplatifs et suivent des intrigues auxquelles on peut facilement s’identifier, avec parfois des éléments de réalisme magique inspirés des croyances et du folklore. Charleston, la première marque de fiction des éditions Leduc créée par Karine Bailly de Robien, propose des romans au souffle romanesque puissant qui mettent en avant des personnages féminins forts. Cette ligne éditoriale laissait néanmoins peu de place au récit intime du quotidien, à quelque chose de plus introspectif. En 2022, grâce à notre coup de cœur pour La bibliothèque des rêves secrets de Michiko Aoyama, nous avons décidé de créer une nouvelle marque, Nami, pour le publier et accueillir ces romans qui font "du bien à l'âme". Chez Nami, nous apprécions particulièrement les jeunes voix coréennes, surtout des autrices, qui réussissent sous couvert de healing fiction à insérer une critique sociale plus ou moins prononcée. Sort en mai chez Nami, Les petits plats de notre grand-mère de Kim Jiyun, qui rassemble tous les ingrédients du genre. On y découvre la vie d’un petit village en périphérie de Séoul, où la grand-mère du quartier, qui, en proposant de délicieux repas avec bonne humeur et fantaisie, devient un pilier de la communauté. À travers ses personnages bienveillants, l’histoire aborde des sujets âpres tels que la précarité des mères célibataires, l’infertilité ou encore l’alcoolisme. »
Néo-thriller
Glenn Tavennec- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Glenn Tavennec, directeur du label Verso aux éditions du Seuil : « Après le polar hardboiled, la Corée du Sud a en effet su tirer les leçons des succès planétaires de Squid Game et des films à la fois grand public et exigeants de Park Chan-wook (Old Boy, Decision to Leave) et Bong Joon-ho (Parasite, Mickey 17) et exporte, en romans, sa nouvelle recette irrésistible en matière de thriller. À l’instar des films, ces thrillers "conscients" traitent sans détour et souvent avec humour des préoccupations des lecteurs (violences faites aux femmes, inégalités sociétales, travail, précarité, famille toxique…) tout en jouant sur leurs nerfs. Par ailleurs, la qualité de ces thrillers, tant au niveau de la complexité de leur construction que de leur écriture ultra-visuelle, tient aussi au fait qu’il n’existe pas à proprement parler de distinction entre littérature et littérature de genre en Corée du Sud. Par exemple, Verso publie deux titres qui ont été des best-sellers en Corée cette année. Le premier : Holy Boy de Lee Heejoo, véritable plongée dans la face la plus sombre de l’obsession de quatre fans pour une idole K-pop, ce Misery coréen est la perle noire de Munhakdongne, l’éditeur ni plus ni moins de Han Kang, prix Nobel de littérature. Le second : Plant Lady de Minyoung Kang, à paraître en octobre. Cette histoire de vengeance féministe, dans laquelle différentes victimes d’hommes violents se confient à la mystérieuse propriétaire d’une jardinerie, connaîtra un lancement XXL cet été aux États-Unis et au Royaume-Uni. À noter également les parutions de Leçon particulière de Sulmi Bak le 18 février chez HarperCollins et de La bouchère de Kang Jiyoung, le 10 avril chez Belladone, qui sera présente, tout comme Lee Heejoo, aux Quais du Polar. »
Les traducteurs, passeurs essentiels du Royaume ermite
Lim Yeong-Hee et Pierre Bisiou, traducteurs du coréen- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Médiateurs entre langues et cultures fort éloignées, les traducteurs du coréen tels Lim Yeong-hee et Pierre Bisiou ont été indispensables à l’essor des lettres coréennes en France. Surnommée le Royaume ermite à la fin du XIXe siècle, à cause de son isolement, la Corée au XXIe – au sud du 38e parallèle, s’entend – est tout l’inverse. Pourtant ce dragon d’Extrême-Orient a longtemps été plus connu pour ses téléphones portables que pour sa littérature… N’était le travail opiniâtre de certains traducteurs et têtes chercheuses. Lim Yeong-hee et Pierre Bisiou sont d’inlassables passeurs de la fiction coréenne dans toute sa diversité. La première est directrice chez Philippe Picquier depuis 2007 de la collection « Corée » (les deux, c’est elle qui a édité La dénonciation de Bandi, pseudo du dissident de Corée du Nord). Le second et sa binôme indéfectible Kyungran Choi ont été les traducteurs d’Impossibles adieux de Han Kang (Grasset), prix Médicis étranger 2023. Avant la reconnaissance internationale de l’écrivaine grâce au Man Booker et surtout au Nobel, Pierre Bisiou, également éditeur et cofondateur du Serpent à plumes, avait publié en 2015 La végétarienne. « Un texte dont personne ne voulait », se souvient-il. Outre les éditions Picquier, Lim Yeong-hee poursuit son travail de traduction pour d’autres maisons d’édition, aussi bien dans la littérature blanche que le young adult, autant dans le manhwa que la women’s fiction, notamment Le monde selon Sisun de Chung Serang (Charleston, 2024). Également autrice de la série jeunesse Jinju (6 tomes) chez Chan-ok. Qu’importe le genre, tout ce qu’elle entend faire est « œuvrer au quotidien comme une véritable médiatrice entre mes deux cultures de cœur ». Paroles auxquelles ne pourrait que souscrire Pierre Bisiou qui, toujours avec Kyungran Choi, va nous faire découvrir en octobre le nouveau phénomène du thriller coréen, Kang Minyoung et son Plant Lady, histoire de fleuriste vengeresse.
OML, l’amour spécial K
Cécile Boyer-Runge, directrice générale des éditions Points- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Points, avec la complicité d’ONO, la plateforme de webtoons et filiale du groupe Média-Participations auquel appartient également l’éditeur poche, inaugure une collection de romances coréennes pur jus : « OML ». Alertée par ONO, à la suite d’une étude faite par Babelio en mars 2024, Cécile Boyer-Runge, aux rênes de Points, qui appartient au même groupe, constate que l’Asie est absente d’un segment en forte croissance : la romance. Alors que la Corée est présente partout – dans la musique, sur le grand ou le petit écran, au rayon beauté, ou BD avec le manhwa, les éditeurs français n’ont pas suffisamment distillé d’eau de rose « made in Korea » parmi leurs productions. C’est l’occasion qui fait la collection. Points lance « OML », abréviation d’« Ono Midnight Love », jouant sur l’homophonie de l’exclamation « Oh no ! » et la marque ONO et sur le fantasme du mitan de la nuit où tous les chats sont gris. « Il faut savoir que si, en Corée, les romances se lisent essentiellement sur smartphone et sont liées à la connexion numérique, au départ il y a toujours un texte. C’est le roman qui amène au digital lequel va amener à l’implantation de notre stratégie éditoriale en France », rappelle la patronne de Points.
L’originalité du projet tient ici au fait que l’éditeur papier travaille de manière transversale et main dans la main avec la plateforme de webtoons et de mangas numériques créée en 2023 par Média-Participations. Avec 1,2 million de téléchargements depuis mars 2023, ONO est devenu leader du webtoon en France. Rendant à César ce qui appartient à César, Cécile Boyer-Runge entend « saluer l’équipe de la plateforme dirigée par Pauline Mouroux, aux avant-postes pour le repérage des textes, par la détection des connexions faites en Corée, grâce à une filiale coréenne d’ONO. » Ainsi traduire sur le papier ce faisceau d’indices prometteurs, autant du côté de la péninsule extrême-orientale qu’outre-Atlantique (fin 2024 une romance coréenne s’était hissée dans les 10 meilleures ventes du New York Times), a été l’ambition du label, lancé avec un plan marketing à la hauteur à travers, notamment, la création d’un site dédié à la romance et un compte Instagram (@romanromance) – « On en est à plus 4 500 followers »… Ont paru trois titres le 20 février, Marry My Husband de Sung Sojak (tirage 30 000 ex.), Business Proposal de Haehwa (tirage 15 000 ex.) et Under The Oak Tree de Kim Suji (tirage 14 000 ex.), dont les deux premiers ont déjà été adaptés en série respectivement par Prime Video et Netflix. Et Cécile Boyer-Runge de préciser pour Marry My Husband : « Ce sont déjà 33 millions d’heures vues ! », gageant que ce succès se convertisse en exemplaires lus !





