Les relations éditoriales entre la France et la Corée du Sud connaissent une dynamique stimulante depuis plus de dix ans, du fait de plusieurs facteurs. C'est d'abord « la fameuse Hallyu, la vague coréenne qui est organisée depuis la K-pop, les K-dramas, et c'est une vague qui ne s'arrête pas », faisait remarquer Nicolas Roche, le directeur général de France Livre lors d'une table ronde sur les enjeux des échanges internationaux dans l'édition au dernier Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (SLPJ), fin novembre 2025. « Il y a vraiment un intérêt considérable en France qui ne se dément pas », a-t-il renchéri, louant la faculté coréenne à faciliter les connexions entre les industries culturelles. « Portées par une volonté politique ancienne et dynamisées par des succès littéraires retentissants, elles s'inscrivent désormais dans une stratégie de long terme qui combine événements d'envergure et diversification des échanges. »
Une montée en puissance constante
« Il y a une vraie ferveur depuis 25 ans, une volonté politique de la part de la Corée de s'ouvrir vers le monde », a reconnu Claire Ryu, représentante du Centre culturel coréen à Paris, lors de cet échange. Cette ouverture s'est traduite par une progression continue des traductions dans les deux sens, notamment à la suite de l'année de la Corée en France en 2015.
Répartition des titres français cédés en Corée du Sud- Photo FRANCE LIVREPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Les chiffres témoignent de cette montée en puissance : en 2016, la Corée occupait déjà la quatrième position parmi les pays sources de traductions vers le français, avec 496 titres cédés, derrière le Japon (4 088), les États-Unis (2 741) et le Royaume-Uni (752). Côté français, les exportations de droits vers la Corée s'inscrivent dans un marché coréen de la traduction dominé par l'anglais, mais où le français maintient une présence significative, notamment dans les domaines de la jeunesse puis la littérature depuis 2018, selon les données collectées par France Livre (voir infographie).
Le prix Nobel, un tournant décisif
L'attribution du prix Nobel de littérature à Han Kang en 2024 a permis d'élargir le halo d'impact de la vague. « Déjà bien reconnue par les professionnels en France, la littérature coréenne s'est révélée au grand public par ce prix Nobel », analyse Claire Ryu. Cette reconnaissance internationale a en effet propulsé la littérature coréenne au-delà du cercle des initiés, stimulant l'appétit des lecteurs français pour des auteurs comme Hwang Sok-yong ou Kwon Yeo-sun, dont Lemon a été publié chez La Croisée en 2023 (puis 10/18 en 2024). Les maisons indépendantes comme Zulma, Mimésis ou Itta Books jouent un rôle crucial de passerelles culturelles.
2026, année charnière des échanges croisés
Le 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée structure l'agenda éditorial de 2026. Plusieurs temps forts vont rythmer cette année commémorative. En juin, La Foire internationale du livre de Séoul (24-28 juin) accueille la France comme pays invité d'honneur. « Il y aura beaucoup d'éditeurs français mobilisés pour partir en Corée et participer au pavillon français », précise la représentante de l'Institut coréen. Si l'invitation d'honneur du pays du Matin calme au Festival du Livre de Paris a fait long feu, des discussions autour d'un focus coréen lors du prochain SLPJ de Montreuil étaient en cours. En parallèle, le festival d'audiovisuel lillois Séries Mania, dont le forum (24 au 26 mars) est dédié aux échanges de droits de diffusion et adaptations, a annoncé la Corée comme invité d'honneur pour cette édition.
Nombre de titres coréens de littérature traduits en français- Photo FRANCE LIVREPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Ce qu'on essaie de faire, c'est de maximiser l'occasion de rencontres entre les deux publics : les artistes coréens avec les spectateurs français et aussi les écrivains français avec les éditeurs coréens », explique Claire Ryu. Cette approche bidirectionnelle vise à dépasser la simple logique commerciale pour construire des ponts culturels durables.
Le webtoon, nouveau terrain d'innovation
Au-delà du livre traditionnel, le webtoon, histoires graphiques créées pour une consommation sur smartphone, apparaît comme un terrain d'expérimentation prometteur. « Ça a démarré à partir de rien au début des années 2010. C'est devenu une économie assez importante dans l'industrie de publication », observe Claire Ryu, qui salue l'initiative des éditeurs français d'avoir transposé des titres en livre papier. Selon l'ancienne responsable de la plateforme de Média-Participations Ono, Ainara Ipas Bastard, interrogée en 2024 par Livres Hebdo, le secteur, fortement menacé par le piratage, pourrait représenter jusqu'à 50 millions d'euros de chiffre d'affaires en France.
Ce format numérique, qui connaît désormais des adaptations papier en Corée, illustre ce que l'Institut coréen qualifie d'« économie créative » : un écosystème capable de générer ses propres circuits de création et de diffusion. Pour les éditeurs français, habitués à la bande dessinée traditionnelle, le webtoon représente à la fois un défi d'adaptation et une porte d'entrée vers de nouveaux publics, particulièrement chez les jeunes lecteurs.
Des dispositifs de soutien consolidés
Ces échanges s'appuient sur des mécanismes de soutien structurels. Du côté français, l'Institut français de Corée et le Programme d'aide à la publication (PAP) accompagnent les traductions d'œuvres françaises. En 2016, treize ouvrages avaient bénéficié de cette aide. Côté coréen, le Literature Translation Institute of Korea (LTI Korea) finance activement la promotion de la littérature coréenne à l'international, avec des bourses de traduction et des programmes de résidence pour traducteurs étrangers.
Les agences littéraires jouent également un rôle croissant dans la fluidification des échanges, même si les montants restent modestes comparés aux standards anglo-saxons : les à-valoir oscillent généralement entre 1 000 et 5 000 dollars, selon les données de 2018 de France Livre.
L'année 2026 s'annonce donc comme un laboratoire grandeur nature pour approfondir un partenariat qui conjugue héritage culturel, reconnaissance littéraire et innovation éditoriale. Et une occasion pour les relations France-Corée de tracer une voie originale dans le paysage international.


