Entretien

Julie Kretzschmar : « Il y a plus de 520 projets répartis sur tout le territoire pour la Saison Méditerranée »

Julie Kretzschmar, commissaire générale de la Saison Méditerranée - Photo Agnès Mellon

Julie Kretzschmar : « Il y a plus de 520 projets répartis sur tout le territoire pour la Saison Méditerranée »

Tête chercheuse d'esthétiques contemporaines, Julie Kretzschmar est la commissaire générale de la Saison Méditerranée, qui se déroule principalement en France, sur l’ensemble du territoire, entre le 15 mai et le 31 octobre 2026. Rencontre.

Par Sean Rose
Créé le 12.06.2026 à 12h23

Livres Hebdo : Comment la « translation » des œuvres programmées dans la Saison vers le public français s'est-elle opérée ?

Julie Kretzschmar : C'est pour moi le sujet central de la saison : comment le déplacement, réel ou imaginaire, transforme une œuvre issue d'un récit situé. Au théâtre, l'œuvre n'atteint sa finalité qu'à partir du moment où une communauté de personnes, dans le temps présent, la partage. Le regard des spectateurs compose la moitié de l'œuvre. Dans une Saison comme celle-ci, qui charrie des enjeux diplomatiques et politiques, la question est de savoir comment un geste artistique ancré dans une culture spécifique peut être partagé avec un public qui n'en possède pas les codes. C'est pourquoi j'ai proposé que cette saison ne soit fabriquée que sur des projets de coopération.

Le plurilinguisme semble une dimension incontournable de la création en Méditerranée…

La place du livre et de la littérature est un axe fort de cette programmation car c'est une saison largement construite autour de la question des récits. Le plurilinguisme y est essentiel. Que ce soit au Maghreb ou au Moyen-Orient, nous sommes face à des sociétés travaillées par de multiples langues : l'arabe littéraire, l'arabe dialectal (très différent entre l'Algérie et l'Égypte), mais aussi le français et l'anglais. Au Liban, par exemple, les acteurs culturels jonglent en permanence entre ces langues, ce qui soulève d'ailleurs des questions de classes sociales. La traduction n'est qu'un volet de cette réalité plurielle.

« La capacité de mise en récit est une nécessité de notre époque »

Quels seront les points d'orgue de ces prochains mois ?

Difficile à dire. Il y a plus de 520 projets répartis sur tout le territoire, donc c'est foisonnant ! Mais pour ne citer que quelques exemples. À Marseille : le festival Actoral, dirigé par Hubert Colas, s'associe aux éditions algériennes [barzakh], qui ont été précurseuses après la décennie noire en publiant des auteurs comme Kamel Daoud ou Adlène Meddi. Il y aura aussi un beau projet avec le CIPM (Centre international de poésie) autour de poétesses égyptiennes, ou encore le festival littéraire et très inventif de l'agence Karkadé. En Pays de la Loire : La Maison Julien-Gracq proposera trois jours de lectures et d'invitations d'auteurs, en partenariat avec la Maison des auteurs à Beyrouth, un événement inauguré par Tahar Ben Jelloun. Ailleurs en France : nous travaillons avec le festival de cinéma de Douarnenez, ou encore avec la Cave Poésie René Gouzenne de Toulouse. L'événement essaime partout.

Dans des pays où la situation géopolitique et sociale est tendue, l'art ne constitue-t-il pas une forme de résistance ?

Il y a une génération d'artistes entre 30 et 40 ans qui s'attache à réécrire l'Histoire à partir de récits intimes. D'où la place centrale du cinéma documentaire (avec des réalisateurs comme Joana Hadjithomas, Khalil Joreige ou Hassen Ferhani) et de l'art contemporain, par exemple.

Une chose à retenir de cette Saison Méditerranée ?

J'aimerais qu'on retienne que la capacité de mise en récit est une nécessité de notre époque. Et surtout, que l'affirmation de récits singuliers, intimes et situés n'est absolument pas contradictoire avec l'universel. Plus on fait entendre une pluralité de récits complexes, critiques et sensibles, plus on fabrique du commun. Ce n'est pas le repli qui crée le commun, c'est la pluralité. C'est pour cela que j'emploie toujours le pluriel pour cette Saison : il n'y a pas l'identité, mais les identités. Pas le commun, mais les communs. Il faut s'habituer à l'idée que c'est le pluriel qui fabrique l'ensemble. 

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