Testament spirituel. Jean-Louis Fournier a encore frappé. Esprit frappeur, cette fois, puisqu'il dit écrire depuis l'au-delà. Dans Ouf ! Je suis mort, l'auteur s'imagine fraîchement installé au Père-Lachaise, dressant l'inventaire de ce qu'il laisse derrière lui. Des premiers émois de la chair (des filles) aux frissons de la « chair de poule » que lui procurent les chocs esthétiques de la musique classique, le Calaisien de 87 ans remonte le fil de sa vie avec son humour noir inimitable. Le livre prend la forme d'un joyeux cortège funèbre. L'acteur et dramaturge Jean-Michel Ribes, l'auteur de BD Philippe Geluck, l'éditeur Jean-Marc Roberts, les gens du Nord - comme lui -, le peintre Egon Schiele et même Mozart figurent parmi ceux qui saluent le disparu ou lui adressent une lettre de bienvenue au ciel. À la croisée de l'oraison et du bilan caustique, cet autoportrait fragmenté plonge dans ses souvenirs - un père alcoolique, une fille qui l'a renié -, mais aussi dans son œuvre. Fournier, « fou chiffonné », enchanteur des mots, comique et poète, peut se prévaloir des épisodes de La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède réalisés pour son ami Pierre Desproges, de deux pièces écrites et jouées au théâtre du Rond-Point, ainsi que d'un livre ou presque chaque année depuis 1992. Les collégiens lui doivent une inégalable Grammaire française et impertinente (Payot, 1992), qui leur a appris l'art de conjuguer le verbe « se gratter » au passé simple, et de maîtriser l'article partitif par des formules aussi iconoclastes que « manger du caviar ». La besace de Fournier compte aussi un prix Femina en 2008 pour Où on va, papa ? (Stock), récit bouleversant de son quotidien avec ses deux fils handicapés, traduit dans une trentaine de pays. Sans oublier - comment le pourrait-on ? -, les personnages de dessins animés La Noiraude, vache hypocondriaque entrée dans le patrimoine télévisuel à force d'appels téléphoniques à son vétérinaire, et Antivol, oiseau sujet au vertige (tous deux apparus dans « L'île aux enfants » dans les années 1970). Fournier picore ici les vers de Verlaine sur la mort, retourne la « terre grasse et pleine d'escargots » de Baudelaire, raille la vieillesse - « Beethoven devient sourd, Monet aveugle, la danseuse étoile a de l'arthrose » -, et se réjouit de devenir enfin de l'engrais, à égalité avec « les riches, les moches, les faibles »... « Finalement, j'ai bien fait de mourir. J'étais devenu un vieux con », conclut-il. À refermer ce faux testament, on pense exactement le contraire.
Ouf ! Je suis mort
Philippe Rey
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 18 € ; 192 p.
ISBN: 9782384823376
