Esthètes de l'art. Si mon épouse m'a aimé, un jour lointain, et qu'elle a aujourd'hui un amant, c'est que ce type est un possible ami. La transitivité des sentiments est plausible, non ? Avec un peu d'orgueil, on peut même en venir à penser qu'avoir séduit la même femme que l'Apollon du moment fait de vous un genre de Burt Lancaster, fusillé sur-le-champ par les yeux de Janet Landgard au bord d'une piscine du Connecticut (Le plongeon, film de Frank Perry et Sydney Pollack, 1968). Orso Orsini se prend à y croire. Ceci dit, il ne digère qu'à moitié l'infidélité, mais s'entiche néanmoins de cet Ernesto qu'il affuble bientôt du sobriquet de « trophée ». Ça se complique forcément lorsque l'amant est assassiné et que les racines corses d'Orso lui assignent le rôle de coupable idéal. D'autant qu'être fils et petit-fils de braqueurs ne plaide pas en faveur de son innocence. Difficile effectivement de faire admettre aux forces de police l'amicale admiration pour votre doublure. Pourtant, la capitaine Blandine Blanco doit bien se rendre à l'évidence, alibis à l'appui, et le petit comptable lambda à jamais rangé des antécédents familiaux est absous. Et triste, en plus ! Mais son épouse, Montse, me direz-vous ? Artiste peintre, prof à l'école du Louvre, spécialiste des arts espagnols et cubains, de Joaquín Sorolla, Servando Cabrera Moreno ou Wifredo Lam, des impressionnistes également, la dame affiche elle aussi de solides arguments pour balayer toute implication dans le meurtre de l'éphèbe. C'est pourtant dans le sillage de ses connaissances que se dessinent les pistes. L'intrigue s'esquisse là, avec aisance et adresse, « mais maîtriser la technique ne suffit pas à créer une œuvre ». Ça tombe bien, Hélène Couturier maîtrise et crée à la fois. Et si elle s'amuse à nous perdre, entre le flou des flash-back et les trompe-l'œil des faussaires, elle nous rattrape sans cesse par une manche pour mieux nous hameçonner dans la foulée, au hasard d'une digression picturale ou d'un pastel informel sur fond de relations humaines.
Après de plus sombres Fils de femme et De femme en femme (Rivages, 1996 et 2023), Hélène Couturier continue d'explorer la complexité des relations entre les individus et d'en transformer les travers en un matériau qu'elle utilise comme un peintre transmue de la pâte acrylique en une palette de sentiments. De fait, expressionnisme ou surréalisme animent ses personnages en un clair--obscur à la fois tragique et facétieux. Et pour accentuer encore l'évident lien que tisse Un homme raisonnable entre écriture et peinture, à un moment le tableau se fige : Orso est dans le coma. Syndrome de Bickerstaff disent les médecins après avoir tâtonné, soit une tétraparésie plus ou moins consentie mettant tous les muscles du patient aux abonnés absents. De là à penser qu'Orso ne peut plus voir le monde en peinture... Son échappée belle ne durera pas. Il devra se réveiller, retrouver Montse, son fils Martí, la jolie capitaine, et replonger, comme Burt Lancaster, sous la ligne de flottaison des turbulences pas toujours raisonnables de l'existence. Et, pour citer Vladimir Jankélévitch, « pourquoi ne peut-on à la fois être raisonnable et ardent ? » Hélène Couturier ne se pose pas la question. Son roman en est nonobstant l'ironique, positive et délicieuse réponse.
Un homme raisonnable
Rivages
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 20 € ; 224 p.
ISBN: 9782743669188
