Oh, les beaux jours ! Peu de temps après la mort prématurée de son mari, Jackie Thomas quitta les rivages du bassin d'Arcachon pour rejoindre ceux de Nice, plus ensoleillés et moins chargés de souvenirs funestes. Pour sa fille, Chantal, future écrivaine, ce fut un deuxième deuil qui redoublait le chagrin du premier et semblait l'éloigner de sa mère sans espoir de retour. Et puis, finalement : « J'ai cédé à la fois à son charme et à celui du pays qu'elle s'était choisi. J'ai accepté [...] cette manière d'étrangère, curieuse de rencontres et d'émotions, prompte à se désoler et aussi rapide à se consoler. Cette personne résolue à ne rien apprendre d'aucun livre, qu'il soit de bibliothèque ou de la Vie. J'ai changé, et j'ai aimé cette femme, ma mère, qui me disait [...] "les histoires des autres, moi, tu sais, ça ne m'intéresse pas." Comme si ces histoires risquaient de la faire arriver en retard à la plage. » Alors plus tard, presque naturellement, Chantal, réconciliée, écrivit des livres, Souvenir de la marée basse (Seuil, 2017), De sable et de neige (Mercure de France, 2021), Journal de nage (Seuil, 2022) où tout serait retrouvé, Arcachon et la Côte d'Azur, tous les rivages, tous les mondes mouvants ayant pourtant à jamais fixé son imaginaire.
Des livres en somme comme celui-ci, Femmes sur fond azur, dont sont extraites les lignes qui précèdent. C'était d'abord une série d'été pour Le Monde, c'est aujourd'hui une suite (largement remaniée et agrandie pour les besoins de la publication en volume) de six portraits de femmes, toutes ayant trouvé refuge, dans leur jeunesse comme leur grand âge, sur cette Côte d'Azur (Nice, Menton, Saint-Tropez...) qui prit grand soin de leurs blessures comme de leurs rêves fervents. Par ordre d'entrée en scène, la soprano Sophie Cruvelli devenue vicomtesse Vigier, la reine Victoria, la diariste Marie Bashkirtseff, les écrivaines Katherine Mansfield et Colette et, donc, Jackie, la mère de l'autrice. C'est en quelque sorte en amie, au moins en complice tour à tour enjouée et attendrie, que Chantal Thomas aborde chacune d'entre elles et les fortunes diverses de leurs séjours vers un éternel soleil. xixe, xxe siècle, villégiatures d'hiver qui deviennent d'été, maladies, consolations, rêves déchus... avec une érudition comme tissée de douceur, l'écrivaine n'oublie rien. Et surtout pas la grande lumière de la Méditerranée. Ce qui se dessine ici aussi, ce sont des histoires qui se répondent en écho des étapes d'une émancipation. De l'acquisition peut-être d'une solitude heureuse. Qui n'empêche pas de danser toujours, ni les nuits, ni les aurores, ni le désir encore. À la fin du voyage, que reste-t-il ? Rimbaud : « Elle est retrouvée. / Quoi ? L'éternité. / C'est la mer / allée avec le soleil. » En cherchant bien, on devrait pouvoir y trouver Chantal Thomas et ses nouvelles amies.
Femmes sur fond azur
Seuil
Tirage: 9 000 ex.
Prix: 19,50 € ; 192 p.
ISBN: 9782021601275
