Au commencement était le meurtre, qui n’avait pas duré quelques secondes mais cinquante-cinq jours. À Lima, dans le sous-sol d’une maison incendiée, un vieillard meurt le 11 septembre 1992 après avoir été retenu prisonnier près de deux mois, le crâne foré à la perceuse jusqu’au ventricule gauche du cerveau. Pour quel motif ? Le narrateur semble le connaître. « J’imagine George se penchant sur le trou du crâne de Rainer, approchant un œil, fermant l’autre, pour mieux voir, s’éloigner, puis tendre l’index et l’enfoncer dans la béance, palper l’intérieur, toucher du bout du doigt, penser que oui, qu’elle était là, que c’était ça. […] Pauvre homme, pauvre garçon, qui cherche la pierre de sa folie dans la tête d’un autre ».
Le spectre des dictatures militaires
Si tout accuse le réalisateur américain George Walker Bennett, c’est bien la « légion de fantômes » qu’il trimballe dans ses bagages qui semble l’avoir « contraint à se transformer en ce monstre ». Parmi ces fantômes, son père, ancien tortionnaire de la CIA au service des dictatures militaires du Pérou, de Bolivie, du Chili et du Paraguay. À dix-huit ans, George avait quitté le Maine et la maison familiale, dans le sous-sol de laquelle était entreposée la collection de ciseaux de son père. Les dix années suivantes, il avait voyagé « dans les pays où son père s’était trouvé une fois ou l’autre », puis il avait atterri à Lima pour y commettre l’irréparable.
Mais avant que commence cette histoire, deux notices biographiques s’écrivent en parallèle : celle de George Walker Bennett, né à Portland (Maine) en 1962, et celle de George Walker Bennett, né à Portland (Maine) en 1963. Il y est indiqué que tous deux apparaissent sporadiquement dans divers pays latino-américains, qu’ils mettent en ligne de manière éphémère un film en 2005 sur une chaîne YouTube, puis qu’ils disparaissent à leur tour. Sont-ils des homonymes, ou une seule et même personne ?
Dans la droite lignée de Roberto Bolaño
Empruntant sa structure au roman noir, Les Lieux souterrains n’appartient à aucun genre sauf à celui du « roman total », ambitionnant d’englober la totalité d’un monde, d’une époque et de l’expérience humaine qui s’y inscrit. Initialement paru en 2018, le livre a immédiatement été célébré comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature hispanophone de ce début du XXIe siècle. Né en 1966 à Lima, Gustavo Faverón Patriau est professeur de littérature latino-américaine au Bowdoin College dans le Maine, patrie de Stephen King. Si Les lieux souterrains s’inscrit dans la droite lignée d’un Roberto Bolaño, sa tonalité macabre n’est pas sans rappeler les romans du maître de l’horreur. Foisonnante, son intrigue composée de mille histoires le rapproche quant à elle d’un Borges, tout comme la galerie de personnages (espions et poètes, bourreaux et victimes) qui les animent. Pour élucider le meurtre de Rainer Enzensberger, il faudra en passer par les plus sombres cachots de l’histoire latino-américaine, reliée à celle de l’Europe et des États-Unis au XXe siècle, si bien que l’intrigue redessine la carte des Amériques et de leurs relations outre-atlantique.
Flirtant avec le fantastique, imprégné de réalisme magique, ces lieux souterrains et les révélations qui en émergent apparaissent comme la métaphore de la frontière entre fiction et réalité qui, si elle est mise à mal dans nos sociétés contemporaines, l’était déjà sous les régimes autoritaires du siècle dernier. Lire ce roman, c’est en lire plusieurs à la fois avec la certitude, à chaque page, d’être témoin de ce que peut la littérature, de génie et de folie.
