« Au fil des années, l’événement est entré dans les mœurs des libraires. Il est devenu un rendez-vous annuel qui procure un sentiment d’unité et rappelle un attachement au livre qui rayonne bien au-delà des seules frontières de la France », assure Mylène Rodriguez. Aujourd’hui libraire à La Machine à Lire à Bordeaux, cette dernière explique avoir toujours pris part à la Fête de la librairie indépendante, aussi bien dans cette enseigne que dans celles où elle a travaillé auparavant.
Inaugurée en 1998 par l’association Verbes sous l’impulsion de Marie-Rose Guarnieri, fondatrice de la librairie parisienne Les Abbesses, la manifestation, inspirée de la Sant Jordi, fédère aujourd’hui près de 700 librairies en France, Belgique, Luxembourg et Suisse, pour mettre la lumière sur la librairie indépendante. Sa 28e édition, prévue ce samedi 25 avril, invitera une nouvelle fois le public à re(découvrir) ces commerces de quartier pas comme les autres, au cœur d’un écosystème du livre complexe.
Un « événement joyeux, festif et médiatisé »
À cette occasion, la coutume veut que les libraires offrent une rose, accompagnée d’un ouvrage. Cette année, les éditions Gallimard ont publié Umberto Saba, poète et libraire à Trieste, tiré à 27 000 exemplaires. « À chaque fois, les livres édités sont des objets de belle facture, qui suscitent l’intérêt d’une clientèle pointue », fait savoir Delphine Sablé. Devenue cogérante de la librairie Passages à Lyon en 2021 après treize ans comme salariée, cette dernière décrit la manifestation comme un « événement joyeux, festif et médiatisé » qui rencontre un succès certain, aussi bien auprès des habitués que des curieux de passage.
La journée constitue par ailleurs une parenthèse dans l’activité quotidienne des librairies. « Chacun y consacre un post sur les réseaux sociaux, une affiche, une vitrine ou une animation », observe Mylène Rodriguez, de La Machine à Lire. Autant d’initiatives qui contribuent à entretenir le lien avec les lecteurs et à renforcer leur fidélisation.
Quant à la distribution des ouvrages gratuits, la stratégie varie d’une structure à l’autre. Si certaines privilégient leurs clients réguliers, d’autres cherchent à séduire de nouveaux publics ou conditionnent l’offre à un volume d’achat plus ou moins important. D’autres encore misent sur le jeu, à l’image de la Librairie Les Mots Clés, qui organise un tirage au sort. « Les clients peuvent déposer un petit papier avec leur nom et leur numéro de téléphone dans une boîte, ça crée un côté hasard et joyeux », s’enthousiasme Sophie Malachane, sa dirigeante.
« Les gens n’ont pas forcément conscience de ce que cela implique d’être libraire »
Au-delà de l’aspect festif, l’événement permet aussi de mieux faire comprendre la réalité du métier. « Les gens n’ont pas forcément conscience de ce que cela implique d’être libraire. L’événement peut donc permettre d’éveiller les consciences et de rappeler les contraintes auxquelles on doit faire face », Céline Viel, de la librairie Quelle histoire ! À Évron, qui y participe pour la troisième fois.
S’engager dans la manifestation peut néanmoins représenter un effort financier. À l’unité, chaque ouvrage coûte environ trois euros pour les librairies, le reste étant pris en charge par l’association. Les commandes varient donc en fonction de la taille et des ressources de chaque structure. Pour sa première participation, la librairie La Rêverie à Châtre ainsi choisi la prudence, en commandant une petite vingtaine de titres. Sa dirigeante, Jeanne Fauquenot, y voit à la fois une manière de « remercier ceux qui nous font vivre », mais aussi « un investissement à long terme » dans la relation client.
De l’aveu de la plupart des libraires interrogés, les stocks de livres offerts sont souvent écoulés dès le jour même ou dans les jours qui suivent, parfois accompagnés de petites attentions supplémentaires. Si l’événement génère, à certains endroits, davantage de trafic, son impact sur le chiffre d’affaires reste toutefois limité.
Faire front commun
Pour certaines structures, il peut néanmoins constituer un levier de visibilité non négligeable. C’est le cas de La Cohue, librairie-café-restaurant, qui participe, elle aussi, pour la première fois. « Cela peut nous aider à être mieux identifiés, à la fois par le milieu professionnel et par la clientèle », espère sa cogérante, Anne Bourlion.
Pour d’autres, il peut s’agir de rompre l’isolement pour un métier souvent exercé en autonomie, et parfois géographiquement éloigné de confrères et consœurs. « On a besoin de se relier, de se serrer les coudes. Les librairies indépendantes sont souvent de petites unités : cela permet donc d’affirmer une identité commune », souligne Sophie Malachane de la librairie Les Mots Clés.
« Tous les ans, de nouveaux libraires se joignent à la fête, qui est, me semble-t-il, devenue qualifiante. Surtout, elle permet de réunir des librairies aux profils très distincts autour d'invariants communs », complète Marie-Rose Guarnieri, qui pilote chaque année l’événement.
Reste que dans un contexte économique tendu, et récemment marqué par ce qui est devenu « l’affaire Olivier Nora », l’événement pourrait, cette année, résonner différemment. Du côté des libraires, comme du reste de l’interprofession, l’éviction du patron des éditions Grasset, est perçue comme un nouveau signal préoccupant pour la liberté d’expression et la diversité éditoriale.
« Les librairies indépendantes incarnent une alternative à la concentration éditoriale »
« La Fête de la librairie indépendante est l’occasion de rappeler que les librairies indépendantes incarnent une alternative à la concentration éditoriale menée par des actionnaires financiers qui n’ont aucun égard pour la chaîne du livre et le capital immatériel qu’elle crée », rétorque la fondatrice de la librairie Les Abbesses.
Encore sous le choc de ce séisme éditorial, beaucoup n’ont pas encore décidé de la posture à adopter, mais tous appellent à faire de l’événement un moment de soutien réaffirmé au secteur. « Cette édition résonnera sans doute de manière plus militante, estime Mylène Rodriguez. La période est économiquement difficile et intellectuellement exigeante, il nous faut donc encourager le public à soutenir les librairies indépendantes. »
Un point de vue partagé par Dominique Bernardé, de la Librairie À la ligne, que les récents événements ont convaincu de participer, pour la première fois après cinq ans d’existence : « La librairie indépendante est un commerce qu’il faut soutenir. Peut-être plus encore aujourd’hui. »
