Avant-critique Récit de voyage

Une saison au paradis. Géographe de formation, d'où sa passion pour les cartes, l'écrivain voyageur Emmanuel Ruben avait plutôt porté ses pas vers le « cœur de l'Europe » et l'espace post-soviétique. Russisant, traumatisé par la guerre en Ukraine, sa « seconde patrie », il s'est engagé résolument aux côtés du pays agressé, envahi, meurtri, dirigeant dès 2022 le recueil collectif Hommage à l'Ukraine (Stock). Il y avait déjà eu le Covid et le confinement, cauchemar des globe-trotteurs. Heureusement, comme bien d'autres, Ruben a su repartir. Il a été accueilli à la villa Kujoyama de Kyoto (l'équivalent nippon de la villa Médicis) pour une résidence d'écrivain, du 14 novembre 2023 au 11 mars 2024.

Japon oblige, les dates sont précises et cadrent cet Usage du Japon (clin d'œil au maître Nicolas Bouvier, qui fit plusieurs séjours au Japon entre 1955 et 1970), lequel se présente comme un journal de voyage, agrémenté de croquis et de dessins. Sans être Hokusai ni Hiroshige, notre homme a un joli coup de crayon. « Dès l'aérogare, j'ai senti le choc », aurait-il pu écrire. Encore dans l'avion, il décrit en effet l'archipel nippon comme « un dragon géant », une espèce de « Grèce lointaine orientale », dont il ne connaissait, en bon Français « tatamisé » (on pourrait dire aussi « sushisé »), que quelques basiques : le judo (bientôt abandonné pour la bicyclette, qui l'a accompagné durant son séjour), la Game Boy (Ruben se dit « made in Nintendo »), la fameuse Vague d'Hokusai ou encore Les 3 formules du professeur Satō, album culte des aventures de Blake et Mortimer par Edgar P. Jacobs. Et puis il y avait ce projet de roman (auquel il songe toujours à la fin de son présent livre) consacré à Inō -Tadataka (1745-1818), l'homme qui sillonna à pied l'archipel nippon pour en établir la première cartographie, et la dessina ensuite à la main, au pinceau. Quarante millions de pas, dix-sept ans de labeur. Au Japon, il est considéré comme un héros national. Cela fera certainement un roman original que l'on espère ne pas l'attendre durant dix-sept ans.

Le périple de Ruben à Kyoto, dans ses environs et dans tout le pays fut un véritable enchantement, qu'il nous raconte avec un mélange de poésie et d'humour. Les lacs, les forêts, les montagnes, les temples se succèdent, comme celui d'Ishiyama-dera, où est né en 1004 Le dit du Genji, l'illustre chef-d'œuvre de dame Murasaki Shikibu, ou celui de Daitoku-ji, où vécurent les Bouvier, haut lieu de l'école zen Rinzai où toute photo est strictement interdite. Comment ne pas, en ces lieux, s'adonner à quelques réflexions ? Sur Paul Claudel (qui y fut diplomate), « ce grand écrivain japonais », ou sur l'art de l'Orient, centré vers le visage, tandis que celui de l'Occident préfère le corps.

Il y a bien des richesses dans ce carnet, et même « deux haïkus d'un soir de beuverie ». Voici le second : « Pattes de héron / Et feuilles d'érable / Ce soir la rivière est pleine d'étoiles. » Pas si mal. Ruben a le saké inspiré.

Emmanuel Ruben
L'usage du Japon
Stock
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 21,90 € ; 288 p.
ISBN: 9782234099234

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