Esprit d'escalier. Rien que le titre, Fanny à la folie, évoque un parfum impossible, un sorbet extravagant qu'on n'aurait jamais goûté. Fanny, 80 ans, est à cette image : brillante, snob, paranoïaque, d'une mauvaise foi caustique. Quelque part entre Tatie Danielle et la Mamie Nova de la publicité. Une femme aux cheveux de barbe à papa qui oppose une résistance farouche à sa fille Thérèse et surtout à son gendre (venu des États-Unis, pays « idiot, gras et dévot »), décidés à la placer en maison de retraite pour récupérer l'appartement où elle a « vécu heureuse pendant cinquante-neuf ans ». Fanny, elle, refuse de déménager, s'entiche d'écrire une « Histoire mondiale des escaliers », invention qu'elle tient pour plus importante que la roue. Surtout les escaliers hélicoïdaux, « déployés autour d'un axe, à la manière de la Voie Lactée et de l'ADN. Ce qu'ils font est clair : ils imitent la vie. [...] On s'élève en tournant en rond. » Comme dans ce roman d'Émilie de Turckheim, où, pour avancer, il faut remonter l'escalier du temps. Au milieu des cartons, Fanny s'adresse indifféremment à Pierre, son défunt mari, ou à Hoover, son aspirateur, autant dire à elle-même. À travers ces monologues, elle revisite sa vie tandis que sa fille Thérèse s'épanche chez sa psy, laissant apparaître une seconde version de la même histoire. Entre la mère et la fille se tisse alors le récit d'une transmission ratée, faite d'incompréhensions et de reproches. Après la Fanny mère, il y a la Fanny veuve, en deuil de son vieux mari auteur de haïkus sur papier hygiénique bleu. Puis la Fanny amante, comme dans Le blé en herbe. Enfin et surtout Fanny et Maud, son amour immense et inconsolable, dont le fruit secret demeure tapi jusqu'aux dernières pages. Bien plus sérieux qu'il n'en a l'air, ce roman crépite de poésie, de fantaisie, d'humour assassin et de vérités cruelles dont Émilie de Turckheim a le secret. Derrière la drôlerie de La disparition du nombril (Héloïse d'Ormesson, 2014, prix Roger-Nimier) ou Popcorn Melody (Héloïse d'Ormesson, 2015), depuis le récit Le prince à la petite tasse (Calmann-Lévy, 2018), né de l'accueil chez elle d'un réfugié afghan, on sait que l'écrivaine part pour des chevauchées endiablées sitôt qu'on desserre le garrot. À 45 ans, elle laisse à nouveau surgir une nature sauvage, indomptable- et surtout libre, qui explose comme une bulle de savon dans la rentrée littéraire.
Fanny à la folie
JC Lattès
Tirage: 14 000 ex.
Prix: 20,90 € ; 290 p.
ISBN: 9782709676380
