Souvenirs de salles de classe. C'est un visage, parmi beaucoup d'autres, enfoui dans le débarras des années. « Il a des cheveux très courts. Les yeux en éveil, il passe sa main plusieurs fois sur son crâne et il s'assied, les pieds de part et d'autre de la chaise, il écoute sans déranger. [...] Il arrive toujours juste au moment où on va fermer la porte de la classe. Il ne bavarde pas. Il ne se dispute pas. Il est seulement là. Il regarde les murs, il regarde par la fenêtre. [...] Il a du mal avec la vie. Il me fait penser aux gosses gitans qu'il y avait dans mon école, à la montagne, quand j'étais petit. Poli, mais de passage. Prêt à partir, à changer de chemin [...] Souvent, il ne sait pas où il est. Vers le printemps. »
Comme dans ces lignes, extraites de La jeunesse est un cœur qui bat, le nouveau livre de Dominique Fabre, écrire c'est voir et donner à montrer. Révéler ce qui est impalpable, cette humanité timide. Cette humanité qui a toujours, depuis Moi aussi un jour, j'irai loin (Maurice Nadeau, 1995), été celle de l'auteur. Dominique Fabre, c'est avant tout un climat, une musique de petites fugues douces-amères. C'est un Modiano banlieusard qui aurait remplacé le Paris haussmannien du Prix Nobel par la périphérie, le pavillon, la zone. Ou ici, pour son entrée au catalogue des éditions Arléa, par le collège et le lycée. Car en plus d'être écrivain, Dominique Fabre est aussi enseignant, professeur d'anglais. La jeunesse est un cœur qui bat sera donc d'abord une suite enchantée de rencontres et de portraits. Enchantée et incarnée. Surgis du fond de la mémoire de l'auteur narrateur, des visages, des voix, des corps, des histoires se succèdent. Ceux et celles d'abord de ces adolescents souvent encombrés de leur propre jeunesse, comme gênés de devoir rêver à des lendemains qu'ils craignent trop grands pour eux. Ces gamins jamais vraiment méchants, parfois effrontés, mais dont la pire insolence serait parfois leur indifférence, à leur prof, à leur bahut, finalement à eux-mêmes... Il n'y a pas que ces enfants perdus, il y a également les collègues, qui souvent ont cru à leur mission de hussards noirs de la République (Fabre n'a enseigné que dans des établissements publics) et qui parfois y croient un peu moins... L'écrivain les fait moins parler qu'il ne les observe, qu'il ne traque sur leurs traits, leur corps et leurs silences cette fatigue qui vient. Et puis enfin, il y a les lycées eux-mêmes, dans de lointains arrondissements parisiens ou en proche banlieue. Cette fatigue, justement, n'est pas que celle des enseignants mais aussi celle de l'urbanisme. Les murs pelés d'un songe qui s'étiole, les fenêtres avec vue... sur rien. Tout cela serre le cœur et Dominique Fabre, qui serait agrégé s'il existait une agrégation de mélancolie, a les mots pour le dire. En douceur.
La jeunesse est un cœur qui bat
Arléa
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 20 € ; 276 p.
ISBN: 9782363084279
