« La journée risque de ne pas suffire. » Marion Jablonski, directrice du département Albin Michel Jeunesse, ouvre avec prudence et clairvoyance la journée professionnelle du groupe Bande dessinée au sein du Syndicat national de l’édition, au matin du lundi 28 septembre à la bibliothèque Nelson-Mandela, à Pantin (Seine-Saint-Denis). L'événement intitulé « Créer et lire demain » se fixe en effet l’ambitieux objectif de « réfléchir aux imaginaires de la BD du futur ».
Le webtoon occupe les premières discussions, animées par le journaliste Nathanaël Bentura. « C’est un média encore très jeune, qui ne s’est pas encore professionnalisé, entame Hugo Manos, éditeur spécialisé chez Glénat. Pour l’instant, en ce qui nous concerne, le succès économique n’est pas encore arrivé car trop instable mais, en termes de visibilité, nous sommes sur la bonne voie. » Guillaume Singelin, cofondateur du Label 619 chez Rue de Sèvres, loue ces « jeunes auteurs à la culture mixte, aux nouvelles façons de raconter ».
Selon ses termes, le plus difficile consiste à « laisser leur place à ces nouveaux venus, même si on commence par ne pas comprendre leurs questionnements, car ce sont eux qui feront la BD de demain ». À ses côtés, Julien Drouet, gérant des librairies Momie, voit lui aussi arriver toutes les nouveautés du médium, du côté du comics et du manga notamment, avec leurs lots d’hybridation. Mais, pour lui, l’essentiel reste toujours « la sincérité de la création ».
« L’essor de la non-fiction en BD »
Cette question de la sincérité rythme aussi la deuxième table ronde consacrée à l’éveil citoyen des jeunes, modérée par le journaliste Emmanuel Davidenkoff. « Ça ne sert à rien de chercher à trouver le truc qui va marcher », lâche ainsi le scénariste et dessinateur Max de Radiguès. Selon lui, « il faut faire confiance aux auteurs, à ceux qui ont besoin de partir d’une de leurs expériences personnelles. Avec un peu de chance, au moment de la sortie de l’ouvrage, cela entrera en écho avec l’actualité ».
Leslie Perreaut, éditrice chez Delcourt, note ainsi « l’essor de la non-fiction en BD, qui correspond au besoin d’éveil citoyen de la jeunesse ». Depuis sa place, la professionnelle voit venir à elle « des vagues de thématiques dans les propositions d’auteurs. À présent, on reçoit beaucoup d’idées politiques. Ces dernières années, cela tournait plutôt autour du corps et du genre, au sens large ». Pour elle, le rôle d’éditeur consiste alors à « sentir ce qui est dans l’air du temps sans pour autant donner de cours d’éducation civique ».
Cet équilibre un peu précaire peut sembler difficile à trouver. Encore plus si, comme l’affirme Céline Voisin, éditrice chez Jungle, des sujets, après une période de tendance, sont oubliés. « Je remarque ainsi que l’on ne parle plus beaucoup de luttes LGBTQIA+, estime la professionnelle. Il y a un vrai point de vigilance à avoir sur les thématiques comme celles-ci qui disparaissent, qu’on a tendance à invisibiliser car on se met à parler d’autres choses… »
Le chemin de croix des nouveaux auteurs
Au-delà de l’intégration de thématiques citoyennes à leurs productions, les participants sont invités, au cours de la troisième table ronde (modérée par le journaliste Vincent Brunner), à s’interroger sur la manière de « se faire une place dans l’écosystème du livre » comme nouvel auteur. Juliette Brocal, autrice en avril d’un premier album remarqué (La Langue des vipères, Rue de Sèvres), se souvient ainsi d’avoir bénéficié de « beaucoup de chance, grâce à ma présence sur les réseaux sociaux. Cela a joué en ma faveur ».
La responsable éditoriale BD chez Sarbacane Marie Lavabre le reconnaît : « Ça peut être très compliqué d’émerger. Il faut se battre. Mais nous avons toujours besoin de sang neuf. » Mettant en avant ses exemples maison (Lucas Harari, Alex W. Inker, Elene Usdin…), elle détaille les différentes voies pour l’atteindre, par mail, aux abords d’un stand de festival, à la sortie d’une école de dessin, etc. Avant de préciser : « Attention, on n’est pas là pour recevoir un projet fini mais pour signer une intention et ensuite accompagner l'artiste. »
À ses côtés sur la scène de la salle de conférences de la bibliothèque Nelson-Mandela, le scénariste et dessinateur Bobika acquiesce. L’auteur de Mauviette, paru le 18 septembre aux éditions Dargaud, met en avant le caractère déterminant de la rencontre avec son éditrice, Clotilde Palluat. « Je ne viens pas du sérail de la BD, il m’a fallu passer par plusieurs petits boulots à côté au début pour survivre, comme veilleur de nuit d’un hôtel, se rappelle-t-il. Le dessin de presse, que je pratique toujours, m’a permis de passer une étape. »
« Le temps de concentration, plus faible qu’avant »
Après avoir ainsi évoqué les nouveaux auteurs, le programme passe au sujet de la médiation et de la conquête de nouveaux publics. Au lendemain de la fin de la 14e édition de son festival Formula Bula, Marina Corro, se félicite ainsi de son « concours de fanzines pour enfants ». La professionnelle, engagée depuis 2023 dans « le développement d’actions de médiation à destination des scolaires » avec sa structure, compte désormais se former « pour apprendre à échanger avec les tout-petits, car les enjeux d’éducation commencent dès la maternelle ».
Son voisin Guillaume Magni, responsable des ateliers d’écriture au sein de l’association On a marché sur la bulle, ne lui donne pas tort. Sa structure, organisatrice des Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens, revendique « environ 800 interventions à l’année auprès de jeunes, la moitié assurée par des auteurs ». Rompu à l’exercice, il doit toutefois rester à l’écoute du terrain : « Le temps de concentration est plus faible qu’avant. On essaie donc assez souvent de changer nos pratiques pour rester audible auprès de ces publics. »
L’auteur Singeon apporte un témoignage concordant sur sa résidence dans les bibliothèques de Montreuil. « Le côté très direct de la BD permet de casser plein de barrières », se réjouit-il. Avant d’être rejoint dans son concert de louanges par la modératrice de cette quatrième table ronde, Camille Etedali-Khou, bibliothécaire à Elsa-Triolet, à Pantin, vantant pour sa part « la mutualisation des expériences ». Ces discussions reprendront lors des Assises du livre et de l’édition, le 1er décembre, à la Bibliothèque nationale de France.
