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Au-delà de la polémique, comment le Printemps des poètes a fait bouger les lignes

Salut final du spectacle autour de l’anthologie Ces instants de grâce dans l’éternité (Castor astral) à la Maison de la Poésie, le 5 février 2024. - Photo Matis Reuzeau

Au-delà de la polémique, comment le Printemps des poètes a fait bouger les lignes

Du 9 au 25 mars 2024, le Printemps des poètes célèbre ses 25 ans. Secouée par la polémique autour de Sylvain Tesson et par la démission de Sophie Nauleau, l'association qui organise l'événement annonce que le conseil d'administration va être élargi et qu'un appel à candidatures sera lancé en vue de nommer une nouvelle tête à la direction artistique. Cela suffira-t-il à apaiser la planète poésie ? Une chose est sûre : parmi les personnes interrogées, toutes manifestent leur attachement au Printemps des poètes, saluant son rôle essentiel pour la diffusion de la poésie en France.

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Par Souen Léger,
Créé le 28.02.2024 à 17h30

Dans le dictionnaire, avant la "grâce" vient le "grabuge", fait remarquer l'éditeur Bruno Doucey lorsqu'on l'interroge sur la polémique née de la nomination de Sylvain Tesson comme parrain de l'édition 2024 du Printemps des poètes, dont le thème est "La grâce". "De grâce, ne revenons pas en arrière, allons de l'avant, vivons cette belle édition et nous verrons ensuite comment réinventer le Printemps", lance-t-il.

Entre le grabuge et la grâce, s'est glissé un silence. Car après le déferlement médiatique qui a suivi la parution d'une tribune contre le choix de Sylvain Tesson, dans laquelle il est qualifié de "figure de proue de l'extrême droite littéraire", et après la démission de la directrice artistique de la manifestation Sophie Nauleau, beaucoup souhaitent, d'une façon ou d'une autre, tourner la page de cet épisode houleux.

Lire : Que retenir de la polémique Sylvain Tesson au Printemps des poètes ?

Une fête fédératrice

"Cette affaire crée à nouveau des divisions dans le milieu de la poésie, alors même que celui-ci semblait plus soudé que jamais hors des querelles de chapelles. Certaines réactions des lecteurs sont très négatives. “Si c’est ça le monde de la poésie…" est la réflexion la plus souvent lue ou entendue", assure Jean-Yves Reuzeau, directeur du Castor astral, qui édite une anthologie annuelle en lien avec le Printemps depuis 2019. "La poésie hexagonale a longtemps été fracturée par des querelles entre les tenants d'une poésie formaliste et ceux d'une poésie plus lyrique, intime ou plus engagée. Le Printemps est aussi une occasion de rassembler cette famille désunie", estime pour sa part Bruno Doucey.

Une occasion sinon manquée, du moins ébranlée, pour cette édition, alors même que la manifestation a été pensée dans une volonté de rassembler les énergies autour de la poésie. Créé en 1999 à l’initiative de Jack Lang et Emmanuel Hoog, accompagnés d’André Velter, "le Printemps des poètes a depuis le début l’ambition de redonner à la poésie, ses œuvres et ses acteurs, longtemps les parents pauvres de la politique culturelle, leur place et leur présence dans la cité", retrace Jean-Pierre Siméon, directeur artistique de l'événement entre 2001 et 2017, qui s'est entretenu avec Livres Hebdo.

25 ans plus tard, le pari est-il tenu ? "Le Printemps des poètes est une façon de célébrer la force de la parole, de rappeler que la poésie est à la fois une fête, un engagement, mais aussi une joie de vivre", répond Alain Mabanckou, poète et directeur de la collection "Points poésie". 

"Avec le Printemps des poètes, nous avons une manifestation visible, ouverte à une diversité de formes poétiques, et dont on peut s'emparer de façon très libre", renchérit Albane Gellé, poétesse et membre du comité de compagnonnage École en poésie. "Il est souvent difficile à la fois d'œuvrer sur le terrain, dans des lieux où la poésie n'est pas familière, et d'obtenir la reconnaissance des instances officielles. Fragile équilibre entre volonté d'éducation populaire et nécessité de trouver les moyens de sa réalisation, grâce à la médiatisation. C'est un défi que relève le Printemps. Forcément, ce n'est pas parfait mais cela vaut la peine de fédérer, d'être ensemble", estime-t-elle.

Une nouvelle direction avant l'été ?

"Cette polémique fait désormais partie de l'histoire du Printemps, mais quelle institution n'a pas eu ses crises ? Le mouvement est beaucoup plus fort que tout ça", plaide Jean-Pierre Siméon, membre du conseil d'administration de l'association aux côtés de Monique Lang, Emmanuel Hoog, Ernest Pignon-Ernest, Zéno Bianu, et Alain Borer.

"Nous allons faire entrer deux à trois autres personnes dans le conseil d'administration afin d'ouvrir une nouvelle étape", indique-t-il. Quant à la direction artistique, laissée vacante depuis le départ de Sophie Nauleau, un appel à candidatures doit être lancé après les festivités qui ont lieu du 9 au 25 mars 2024. "Nous choisirons, par un vote du conseil d'administration, parmi les dossiers envoyés", précise Jean-Pierre Siméon, espérant une nouvelle direction avant l'été.

En attendant, les deux salariées de l'association tiennent la barre, ainsi qu'une stagiaire. "Historiquement, l'une des réussites du Printemps est d'avoir obtenu des moyens pour travailler toute l'année", souligne l'ancien directeur, aujourd'hui à la tête de "Poésie/Gallimard".

La poésie partout

Le chemin parcouru depuis 1999 se mesure à l'écho de la manifestation en France et au-delà, en particulier dans la francophonie. "En mars, on entend la poésie partout : dans les médiathèques, les librairies, les théâtres, les cinémas ; dans le métro, les rues, les écoles, les collèges, les universités ; mais aussi dans les Ehpad, les prisons, les hôpitaux, où les poètes viennent ouvrir des fenêtres sur le monde", liste Bruno Doucey dont la maison édite l'autre anthologie en lien avec la manifestation, et ce depuis 20 ans.

De fait, depuis la création de l'événement, nombreuses sont les structures à s'en être emparées, dans le cadre notamment des initiatives portées par l'association telles que l’appellation Villes et villages en poésie (créée en 2012), le réseau des Écoles en poésie (2012) qui rassemble 551 établissements, l’Opération Coudrier (2021), le Prix poésie des lecteurs Lire et faire lire, le prix Andrée Chedid du poème chanté en partenariat avec la Sacem, le festival Ciné poème en partenariat avec la ville de Bezons, ou encore les dizaines de conférences pédagogiques pour les enseignants du premier et du second degrés.

Une année, Jean-Pierre Siméon a sorti sa calculatrice pour évaluer le nombre d'événements organisés au Printemps. "On a estimé le chiffre entre 10 000 et 12 000, ça a dû augmenter depuis. Il y a désormais peu de villes où il n'y a pas d'action au moment du Printemps, c'est devenu naturel, même dans de petits villages", rapporte-t-il.

Du "désert" à l'abondance

Une profusion qui contraste avec "le désert" qui entourait la poésie il y a 25 ans, comme l'ont souligné plusieurs personnes interrogées.

"Avant le Printemps des poètes, il y avait le Marché de la poésie, et puis c'est presque tout. Quand j'allais voir des médias, des ministères, et que je plaidais la cause des poètes, on me riait au nez !", se souvient Jean-Pierre Siméon. "La poésie était déjà très vivante, animée sur le terrain par des militants qui travaillaient d'arrache-pied. Il s'agissait simplement de créer une dynamique commune en s'appuyant sur des réseaux existants partout en France", explique l'éditeur, considérant qu'il a fallu dix ans pour que le Printemps éclose.

"L'engouement actuel pour la poésie, ce n'est pas une génération spontanée ! En multipliant les rencontres, en créant une médiation pour les livres de poésie, nous avons notamment donné confiance aux libraires qui étaient autrefois une toute petite poignée à en présenter. Et s'il y a eu depuis une multiplication des petites maisons d'édition spécialisées, c'est que nous leur avons donné des débouchés", poursuit-il. "Le chemin était obstrué par les indifférences et les préjugés sur la poésie, notre boulot a été de le dégager", résume l'éditeur.

Le poids du doute

Un quart de siècle plus tard, le chemin demande à être éclairci alors que plusieurs questions restent en suspens au lendemain de la polémique. Sylvain Tesson est-il toujours le parrain de cette édition 2024 ? Pas de réponse, mais un rappel du but premier de ce titre honorifique. "J'ai inventé l'idée des parrains en 2009 pour que les médias s'intéressent davantage à nous. Ce ne sont pas des poètes mais de grands intercesseurs de la poésie comme Laurent Terzieff ou Juliette Binoche", commente Jean-Pierre Siméon.

Mais la figure du très médiatique écrivain voyageur continue de diviser. "Cette tribune, dont je suis signataire, n'est pas une attaque personnelle à l'égard de Sylvain Tesson. C'est un refus catégorique contre la symbolique de la nomination d'un écrivain qui a des liens attestés avec l'extrême droite (...)  Selon moi, on ne peut pas nommer comme parrain du Printemps de poètes quelqu'un sur qui plane le doute", a ainsi déclaré la poétesse Mélanie Leblanc sur France Culture début février.

Sans se prononcer sur la "question Sylvain Tesson", Alain Mabanckou considère plus généralement que "chaque fois qu'il y aura un doute sur celui qui veut porter le flambeau de la poésie, il faudra s'installer et se demander si l'orientation qu'on donne à un genre est une orientation qui est ouverte à l'humanisme, à l'échange, et qui respecte les individus quelles que soient leurs différences." "La façon de combattre une idée qui nous fait mal, ce n'est pas de l'étouffer mais d'illustrer combien cette idée n'est pas salutaire pour notre humanité", complète-t-il, invitant à "présenter une programmation variée qui montre les différentes formes d'expressions poétiques".

Au sein de la Fédération des Cafés­-Librairies de Bretagne, qui organise depuis 2013 la manifestation "Thé, café et poésie", "tous les invités de l'édition 2024 ont signé la pétition", relève Gaëlle Maindron, la présidente, se préparant à d'éventuelles débats lors des événements. "C'est aux poètes de s'exprimer sur le sujet", tranche-t-elle.

Nouvel élan

Aux crispations sur la figure du parrain, s'est ajouté un thème, la grâce, qui a aussi partagé les troupes.

"Pendant longtemps, le Printemps est resté fidèle à ses orientations de départ : celles d'une manifestation participative, avec un souci d'éducation populaire. On s'en est un tout petit peu éloignés à partir de 2017-2018 avec un certain clivage des publics, une formule plus élitiste", considère Bruno Doucey. En témoigne, selon lui, le glissement dans les thématiques proposées. "Elles étaient autrefois très ouvertes, comme les Afriques, Infinis paysages, permettant aux publics de s'en emparer comme ils le souhaitaient. Avec Sophie Nauleau, elles sont devenues plus conceptuelles : Ardeur, Beauté, Courage, Désir, Éphémère, Frontières… Elle démarrait un abécédaire, ce qui a conduit les gens à s'interroger : est-ce à dire que nous sommes partis pour un règne de 26 ans ?", relate l'éditeur.

Pour beaucoup, l'avenir de l'institution dépend notamment du visage de la future direction artistique. Le CNL, qui subventionne l'association à hauteur de 260 000 euros, quand le ministère de l'Éducation nationale contribue à hauteur de 45 000 euros, peut aussi jouer un rôle déterminant.

Un point commun à toutes les personnes interrogées : pas question de sacrifier le Printemps en tant que mouvement, au moment même où la poésie connaît un nouvel élan. "Tenter de faire disparaître le Printemps serait la pire des sottises. C’est l’événement majeur de l’année, avec le Marché de la poésie, pour attirer l’attention des médias et des lecteurs sur la poésie contemporaine", défend Jean-Yves Reuzeau.

"Nous sommes sortis de l'étiage, de l'époque où les maisons mouraient les unes derrière les autres, où les poètes intervenaient sans être payés, où il n'y avait de la place pour personne. Le vent de la poésie a tourné, et c'est une vitalité qu'on doit beaucoup aux jeunes, aux femmes, aux étrangers", observe Bruno Doucey. Et de conclure : "Il y a une sagesse de la poésie, qui est une langue ouverte à la liberté d'autrui, à laquelle il nous faut revenir."

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