Chez les Copeland, la communication n’est pas le point fort. Les quatre générations qui cohabitent sur un terrain dans une ville universitaire du Midwest ont du mal à se comprendre. Le père, Gordon, cadre moyen dans une chaîne de supermarchés, « pas un mauvais bougre mais une sorte de Monsieur Je-sais-tout », lasse tout le monde avec ses explications. La mère, Jean, étudiante prometteuse qui s’est mariée juste après avoir obtenu sa licence, se consacre à sa famille. La fille, Priscilla, 19 ans, une « vraie garce », vendeuse dans un magasin de fringues bon marché, traite son petit frère de « Bébé Taré ». Lequel, Otis, 9 ans, aime les maths, invente des grilles de mots croisés et arrache les pattes des chenilles. Vous ajoutez le grand-père, père de Gordon, 77 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, et la mère de ce dernier, Vivian, 98 ans, version vieille peste de son arrière-petite-fille… et vous êtes en présence d’une famille américaine normale, dysfonctionnelle dirait un thérapeute, « heureuse », prétend ironiquement l’auteure, Elizabeth Crane. Entre eux, à la surface, « quelques tiraillements », des « crispations », mais en dessous, de véritables crises existentielles : l’amant rencontré au club lecture avec qui Jean entretient depuis deux ans une liaison amoureuse, se pend sans explication, plongeant la mère de famille dans un désarroi qu’elle doit cacher à tous. Son mari s’inquiète, lui aussi en silence, d’une détérioration de ses fonctions cognitives, à partir du jour où, face à une certaine Trudy qui affirme avoir eu une histoire avec lui à l’université, il réalise n’en avoir aucun souvenir. Comme le constate Priscilla - qui, de son côté, se voit recalée à un casting et désespère de pouvoir un jour sortir de « Nazeland, USA » : « Tous ces braves gens ont l’air de méchamment péter un câble, en ce moment. »
La romancière les regarde se débattre, suivant leurs trajectoires en chapitres parallèles. C’est drôle et méchant. Sarcastique et profond, dans l’étude de caractères comme dans la description d’une société déboussolée où l’on cherche la consolation sur Internet, le bonheur par le shopping… Dans ce quatrième titre publié par Phébus - dont le recueil Banana love (disponible en 10/18) -, qui est aussi le premier roman de cette nouvelliste, on trouve un mordant, une justesse de ton qui font des membres de cette famille au bord de la crise de nerfs des personnages aussi perdus qu’attachants.
Véronique Rossignol
