Oscar Wilde en partage. Elles partagent les mêmes rêves de succès littéraire. Pour le reste, tout oppose Audrey et Marlène. Les deux jeunes femmes se rencontrent lors d'un atelier d'écriture créative à l'université de Norwich dans les années 1980. Elles ne se sont pas choisies mais doivent produire une fiction à quatre mains. Ce sera L'intaille verte, où se déploie la vraie fausse histoire de la mort d'Oscar Wilde à Paris. Vraie, parce que le poète, condamné pour homosexualité en Grande-Bretagne, s'est exilé à Paris pour y mourir. Fausse, parce que le duo invente au dandy maudit une idylle de la dernière heure avec l'homme qui le soigne à l'hôtel : le jeune Pierre. Audrey et Marlène sont donc liées par ce texte et par un voyage à Paris sur les pas de Wilde, mais aussi par une rivalité larvée et un homme beau à se damner : Lazlo. Il quittera Audrey pour épouser Marlène.
Cette histoire nous est racontée trente ans plus tard par Audrey, alors que Marlène, devenue une célèbre romancière sous le nom de Marlo von Graff, vient de mourir. Elle lègue à son amie/ennemie son dernier manuscrit, ultime geste ambigu, entre réconciliation posthume et prise de pouvoir narrative.
Nous voilà au seuil d'un jeu d'enchâssement des récits, à la manière de matriochkas. Car la dernière œuvre de Marlo/Marlène reprend l'histoire de son amitié avec Audrey, la genèse du texte de leur jeunesse et la rencontre avec Lazlo. Mais faut-il croire tout ce qu'écrit une romancière ? La question constitue l'une des ambitions manifestes de cet ouvrage entre vertige narratif et exercice de style. L'autre ambition, sans doute, tient à l'héritage. Dans cette construction en abyme, au titre inspiré d'une phrase de De Profundis de Wilde mais aussi de l'histoire vraie d'un anneau d'or offert par l'écrivain à un étudiant, l'hommage affleure à chaque page. Tatiana de Rosnay, Anglaise par sa mère et Française par son père, conserve une britannicité chevillée au corps − et à l'œuvre.
Depuis Elle s'appelait Sarah (Éditions Héloïse d'Ormesson, 2007), immense succès adapté au cinéma avec Kristin Scott Thomas, Tatiana de Rosnay n'a cessé de multiplier les allers-retours vers ses premières amours littéraires. Avant ce salut à Wilde, il y eut l'hommage rendu à Daphné du Maurier avec Manderley for Ever (Albin Michel/Héloïse d'Ormesson, 2015), ou encore deux volets du livre audio Territoires intimes (Kobo Originals) consacrés à Daphné du Maurier et à Virginia Woolf. Ici, elle convoque également Jane Austen ou l'Américain Edgar Allan Poe, originaire de Boston − ville où elle a vécu −, dont elle donne malicieusement le nom... au chien.
Les cœurs sont faits pour être brisés
Albin Michel
Tirage: 40 000 ex.
Prix: 21,90 € ; 336 p.
ISBN: 9782226504555
