Alors que la Chine, où Roland Barthes s’est laissé entraîner en avril 1974, au sein d’une délégation française "maoïste", par Philippe Sollers (avec Julia Kristeva ; Lacan, lui, s’était "récusé à la dernière minute") l’a "ennuyé à mort", dixit son cicérone, le Japon l’a littéralement fasciné, envoûté. En 1970, fruit du voyage qu’il y avait effectué, il publie L’empire des signes, que Sollers considère comme "un événement majeur dans la vie et l’œuvre de Barthes", et "peut-être son plus beau livre". L’ouvrage, illustré bien que, prévient l’auteur, "le texte ne "commente" pas les images" et "les images n’"illustrent" pas le texte", est paru dans la mythique et très malrucienne collection "Les sentiers de la création", chez Albert Skira. Il était introuvable depuis des lustres, et le Seuil a la bonne idée de le rééditer à l’identique.
C’est un essai singulier, une espèce de parcours initiatique sous l’influence du zen et de son satori (ou "perte de sens"), où Barthes tente d’appréhender, à travers un certain nombre de ses manifestations traditionnelles - la cuisine, les machines à sous du Pachinko, les marionnettes du Bunraku, la politesse, ou l’art du haïku - l’essentiel de la civilisation nipponne, son âme même. Pour un sémiologue, quel meilleur terrain d’observation et d’exercice que ce pays où tout est signe, code, non-dit ? Tout le rebours de l’Occident. Du moins à l’origine, car, constate Barthes à la fin de son livre, et, donc, dès les années 1970, "le Japon entre dans la mue occidentale : il perd ses signes comme on perd ses cheveux, ses dents, sa peau". C’était bien vu, et ces lignes prophétiques pourraient aussi bien, aujourd’hui, s’appliquer à la Chine.
Cette Chine qui, s’amuse Philippe Sollers dans L’amitié de Roland Barthes, fut parmi leurs rares pommes de discorde. Pour le reste, "parce que c’était lui, parce que c’était moi", ce fut une belle et longue et solide fraternité entre deux intellectuels, deux écrivains qui s’admiraient. Barthes n’a-t-il pas consacré à son confrère un essai, Sollers écrivain, en 1979 ? Quant à ce dernier, il a souvent célébré Barthes, dont il fut un temps l’éditeur au Seuil, embarrassé par la féroce polémique qu’avait déclenchée son Sur Racine. Barthes, cet "homme des Lumières", pouvait être aussi un "guerrier" - tout comme Sollers.
Trente-cinq ans après sa mort, "un choc considérable pour [lui] ", et parmi les commémorations du centenaire de sa naissance, S célèbre B et publie les belles lettres chaleureuses que celui-ci lui a adressées. Pas ses réponses à lui : pudeur, élégance, émotion.
Jean-Claude Perrier
