Albin Michel, Gallimard, Grasset, Stock... Quatre maisons d'édition connues pour leurs insignes catalogues de littérature étrangère créent ce printemps un événement inédit autour de nouvelles voix venues de l'étranger. « D'ailleurs & d'ici » est le nom que porte ce mini-festival autour de quatre primo-romanciers ou auteurs méconnus, il aura lieu du 31 mars au 3 avril à Paris comme en région.
À l'initiative et à la manœuvre, les directeurs ou responsables du département étranger dans les maisons susmentionnées, par ordre alphabétique : Tiffany Gassouk (Gallimard), Francis Geffard (Albin Michel), Raphaëlle Liebaert (Stock), Joachim Schnerf (Grasset). Les quatre se connaissent depuis toujours, en tout cas depuis longtemps. À force d'arpenter chacun le domaine étranger, de se croiser dans les foires internationales, lors de festivals où sont conviés leurs auteurs, ils tissent des liens, se parlent, échangent leurs idées... et font le même constat.
Si leur passion pour la littérature contemporaine venue d'ailleurs ne s'est jamais émoussée au fil des ans, pas plus que leur volonté de traduire de nouvelles voix n'a molli, naviguer dans le marché du livre traduit, hors mangas et romances, n'est pas voguer sur un long fleuve tranquille. Bestsellerisation, enchères exorbitantes, agents âpres à la négociation, manque de curiosité de lecteurs qui ont été biberonnés à un goût standardisé, réticence des médias qui préfèrent ne pas inviter d'écrivaine ou d'écrivain non francophone doublé d'un interprète.
Sans compter les dernières crises (Covid, guerre en Ukraine...) entraînant des surcoûts de production. Alors face aux vicissitudes, et quoiqu'il y ait eu aussi de bonnes surprises, et çà et là des prix littéraires, ces quatre éditeurs décident de s'unir afin de mutualiser les moyens pour promouvoir une plume étrangère de leur choix, neuve, inconnue du grand public. Ainsi viendront en France quatre auteurs pour une tournée des librairies par paire à Rennes ou à Strasbourg et pour une rencontre commune à la Villa Gillet à Lyon.
Dans le cadre « D'ailleurs & d'ici », présenteront leur livre l'Allemande Dörte Hansen (Quelque part en mer, Stock), le Britannique Andrew McMillan (Pitié, Grasset), également d'outre-Manche Sheena Patel (Je suis fan, Gallimard) et l'Américain Ben Shattuck (La forme et la couleur des sons, Albin Michel). Car, au cœur de ce projet, il s'agit toujours de défendre sans relâche, avec enthousiasme, l'ouverture à l'autre et au monde à travers la littérature d'ailleurs, en la faisant lire ici !
Les rendez-vous D'ailleurs & d'ici
TIFFANY GASSOUK
« Du monde entier », Gallimard

Pourquoi D’ailleurs & d’ici ?
Le défi quand on travaille dans des maisons comme les nôtres, avec une histoire ancienne, c’est d’être à la hauteur d’un catalogue éétranger prestigieux, sans se laisser intimider par les fantômes alentour, comme ceux d’Ernest Hemingway ou de Boris Pasternak pour la légendaire collection « Du monde entier ». Tout en s’inscrivant dans le patrimoine, il faut bâtir le catalogue de demain, en faisant des choix minutieux et forts. N’oublions pas que derrière chaque grand nom que nous avons traduit, il y a eu un jour un inconnu. En communiquant ensemble autour de nos nouvelles voix, D’ailleurs & d’ici incite à rester curieux et ouvert, gages essentiels pour l’avenir de la littérature étrangère en France.
Votre choix d’autrice
Je suis fan de Sheena Patel : Parce que ce roman parle d’intime et de politique. Ou plutôt d’intime au prisme du politique. Une fille d’immigrés raconte une obsession amoureuse pour un homme blanc plus âgé, un homme à femmes. L’une d’elles, sa favorite, devient par ricochet également une obsession. La narratrice la suit compulsivement sur Instagram, dans son monde hors d’atteinte d’ultra-privilégiée, et elle perd les pédales... Quand j’ai découvert ce livre publié chez un petit éditeur indépendant anglais, Rough Trade, j’ai été frappée par l’écriture, qui m’a mise dans la même zone de ressenti que lorsque j’ai lu Truismes. J’ai contacté Marie Darrieussecq pour lui demander si elle accepterait de lire Sheena Patel. Elle a adoré et accepté de la traduire. Quand un grand nom comme le sien accompagne une voix inconnue, c’est fantastique.
SHEENA PATEL, JE SUIS FAN, GALLIMARD « DU MONDE ENTIER », TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR MARIE DARRIEUSSECQ, 272 P., 22,50 €.
FRANCIS GEFFARD
« Terres d’Amérique », Albin Michel

Pourquoi D’ailleurs & d’ici ?
L’union fait la force. À partir du moment où on met plus d’un auteur sur scène, on s’inscrit dans l’esprit d’un festival. D’ailleurs & d’ici a un format original. D’une certaine façon c’est un mini-festival, puisque nous faisons venir quatre écrivains étrangers au même moment, et qu’ils passeront quatre jours ensemble. Je crois profondément – c’est à partir de cette conviction qu’est né le festival America [dont Francis Geffard est le fondateur] – qu’il faut rendre la littérature vivante. Et on ne la rend vivante qu’avec la présence des auteurs. Enfin, les auteurs que nous avons choisis les uns et les autres sont très divers, mais issus de choix propre, loin de la littérature de dis- traction qui trop souvent envahit le marché.
Votre choix d’auteur
Originaire de la Nouvelle- Angleterre, Ben Shattuck est un jeune auteur de nouvelles, qui écrit ce qui se fait de mieux dans ce genre-là. Je l’ai découvert il y a une dizaine d’années dans une antholo- gie de fictions courtes. Sa nouvelle avait été primée, je l’ai contacté et nous sommes restés en lien. Dans ce recueil, La forme et la couleur des sons, Ben Shattuck déploie toute sa singularité en même temps qu’il s’enracine dans une tradition très ancienne de la littérature américaine. Il vient de cette région qui a vu naître les Melville, les Hawthorne, les Thoreau... À travers une écriture de la nature très sensible, douze histoires se déroulent du XVIIIe siècle à aujourd’hui mais fonctionnent en six couples de nouvelles, ce qui lui donne une sorte d’unité romanesque.
BEN SHATTUCK, LA FORME ET LA COULEUR DES SONS, TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR HÉLOÏSE ESQUIÉ, ALBIN MICHEL « TERRES D’AMÉRIQUE », 384 P., 23,90 €.
RAPHAËLLE LIEBAERT
« La Cosmopolite », Stock

Pourquoi D’ailleurs & d’ici ?
L’idée était de susciter une curiosité, de faire ouvrir le livre... Si c’est parfois difficile avec la littérature française, ça l’est davantage avec la littérature étrangère. Ce qui nous tient tous à cœur est de faire émerger les nouvelles voix venues d’ailleurs ou ces autrices, ces auteurs qui, bien qu’ayant déjà publié un livre, n’ont pas été totalement identifiés. Nous nous sommes dit : si on n’arrive pas à mobiliser pour un écrivain étranger inconnu, pour quatre ça va marcher !
Votre choix d’autrice
Si la littérature anglo-saxonne a son public, et sans doute la littérature italienne qui tire son épingle du jeu grâce à d’assez récents bestsellers internationaux, la fiction en provenance du nord a du mal à percer. En cohérence avec notre catalogue à « La Cosmopolite », qui compte de grands écrivains allemands et autrichiens, comme Thomas Mann, Stefan Zweig, Arthur Schnitzler... j’ai choisi Dörte Hansen, une autrice allemande qui avait publié À l’ombre des cerisiers chez Calmann-Lévy en 2016 (repris chez Pocket) et qui revient avec Quelque part en mer. Le roman raconte l’histoire d’une communauté sur une petite île de la mer du Nord, confrontée à la modernité, à travers une famille. Dans une langue simple, assez rêche, à l’image de cette nature battue par les vagues, Dörte Hansen signe des pages sublimes sur la mer et à la fois une réflexion sur ce que signifie s’adapter aux temps qui changent. [Voir « Avant-critique » p. 124.]
DÖRTE HANSEN, QUELQUE PART EN MER, STOCK « LA COSMOPOLITE », TRADUIT DE L’ALLEMAND PAR ÉLISABETH LANDES, 304 P., 22,90 €.
JOACHIM SCHNERF
« En lettres d’ancre », Grasset

Pourquoi D’ailleurs & d’ici ?
À cause de la pandémie, il était impossible de faire venir des auteurs, l’après-Covid n’a pas toujours été évident non plus... Au lieu de rester chacun de son côté à se morfondre, nous nous sommes vus plusieurs fois et a germé l’idée de cette opération de quelques jours où des écrivains étrangers viendraient présenter leur ouvrage ensemble aux libraires, à la presse, aux influenceurs... Un moment fort qui puisse mettre en avant la littérature en traduction.
Votre choix d’auteur
Andrew McMillan est l’un des grands espoirs des lettres britan- niques. Il s’est fait connaître par sa poésie, primée dès son premier livre par le Guardian first book award en 2015 (la première fois que ce prix est décerné à un ouvrage poétique). Nous avions publié ce recueil de poèmes, en 2018, sous le titre Le corps des hommes, ce qui est plutôt rare chez Grasset. Il signe ici son premier roman, Pitié, qui a été un phénomène outre-Manche. Il y brosse le tableau d’une petite ville minière du nord de l’Angleterre, en entrecroisant des questions de transmission par des lignées d’hommes (de grand-père en père et de père en fils) avec des questions d’identité sexuelle, de refoulement, de paternité... Et tout ça par une construction formidable, mêlant les sujets, les époques afin de rendre compte du sujet au cœur du livre : la liberté d’assumer son identité.