Toute culturelle soit-elle, la poésie est un produit (culturel) comme les autres. Telle est en substance la conclusion du webinaire « La poésie face au marché » organisé le 26 février dernier par Sébastien Dubois. La rencontre, à laquelle ont assisté une douzaine de professionnels du monde du livre, était consacrée à la manière dont la poésie s'intègre dans les logiques de marché et de politiques publiques.
Sociologue et professeur à Neoma Business School, auteur de La vie sociale des poètes (Les presses de Sciences Po) et membre du comité de rédaction de la revue Poetics, Sébastien Dubois a repris pendant le webinaire les conclusions de son article Le New Public Management dans la culture ? Professionnalisation, marchandisation et « expertisation » dans la poésie contemporaine, publié dans la revue Gestion et Management public aux éditions Airmap.
Au cours de ses recherches, le chercheur a recoupé 26 entretiens avec 17 poètes, cinq managers d’institutions (Centre national du livre et agences régionales) et quatre libraires. Son étude prend pour point de départ le New public management dans la culture, du nom de cette transformation du fonctionnement de l’État qui vise à rendre les administrations publiques plus « efficaces » en leur appliquant des logiques de marché, d’évaluation et de management de l’entreprise privée. La poésie n'échappe pas à cette évolution de fond même si Sébastien Dubois souligne dans son étude que la marchandisation des œuvres poétiques induite par le New public management n’est « ni souhaitée, ni voulue par les poètes ».
Un « quasi-marché » public pour la poésie contemporaine
Les pouvoirs publics ont fait émerger un véritable quasi-marché des activités littéraires (lectures, performances, ateliers, résidences, bourses) en devenant les principaux commanditaires de ces « services artistiques ». Pour les poètes, ces dispositifs ouvrent des perspectives nouvelles de revenus, mais essentiellement sous la forme de missions brèves, contractuelles et rarement renouvelées, financées sur fonds publics et impliquant la plupart du temps une performance devant un public.
« La lecture n’est plus une promotion, mais une activité à part entière », a commenté Sébastien Dubois, avant de préciser que la poésie est aussi de plus en plus pratiquée en amateur, sans que cela lui ait permis d'élargir son public. « Les éditeurs reçoivent quantité de manuscrits qu'ils doivent gérer, alors que l'immense majorité ne correspond pas à ce qu'ils attendent d'un livre de poésie » et qu’il y a « une frontière très nette entre l’autoédition et l’édition professionnelle ».
Du « pôle pur » à la mise en concurrence des poètes
Dans un marché éditorial structurellement faible (tirages modestes, rotation lente…), la forte dépendance aux aides publiques, notamment pour les petits éditeurs spécialisés, entre cependant en tension avec l'identité de la poésie, qui relève dans l’économie du livre de la catégorie des arts « purs », telle que théorisée par Pierre Bourdieu, où le prestige symbolique prévaut sur la rentabilité commerciale.
Et Sébastien Dubois de pointer que, même si le Centre national du livre soutient « l’édition littéraire à faible rendement », la concurrence « est du point de vue de la théorie et de la pratique économique, plus nette sur ce quasi-marché que dans la production éditoriale, puisque la sélection pour les missions met directement en concurrence les poètes (un appel d'offres, un dossier retenu). »
Webinaire poésie piloté par Sébastien Dubois, 27 févirer 2026- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La poésie à l’épreuve de l’incertitude économique
Se pose ainsi la question des revenus. Le chercheur conclut que le livre n’est pas une source de revenu direct significative et sert souvent à générer des prestations rémunérées sous forme de contrats courts, de projets artistiques avec un volet social très présent. « Il y a une ambiguïté dans l’activité des poètes qui trouvent parfois que l’aspect social de leurs missions prédomine sur l’aspect poétique. »
Ainsi les poètes assument un risque économique, un temps administratif non rémunéré et une incertitude structurelle. Ils se classent en trois grandes catégories : les poètes « full marché » (vivant exclusivement de leurs activités littéraires), les hybrides et les poètes avec un second métier à plein temps (souvent enseignant). « Tous le constatent (les professionnels interrogés), les activités hors livres se sont multipliées ». Sébastien Dubois souligne néanmoins le rôle central du livre : « C'est lui qui, plus qu'une bourse ou un atelier, fait la réputation d'un poète. Il est donc un "ticket d'entrée" nécessaire : c'est le livre qui fait d'un poète un poète "professionnel" ».
Opérant désormais comme des prestataires proposant des services culturels, des interventions, voire un travail de médiateur culturel et social, les poètes ont vu le champ de leurs interventions s'élargir considérablement. De quoi en faire de véritables « intermittents » de la culture ? Le statut, aujourd'hui effectif dans le domaine du spectacle vivant, demeure fermé aux écrivains.
