Frédéric Martel : "L’auteur est bien seul dans ses combats"

" Je ne cherche pas la bagarre, et je ne suis pas convaincu d’avoir toutes les solutions, mais l’idée du rapport est de secouer le cocotier." Frédéric Martel - Photo Olivier Dion

Frédéric Martel : "L’auteur est bien seul dans ses combats"

Chercheur et journaliste, Frédéric Martel est l’auteur du rapport remis au CNL sur L’écrivain "social" : la condition de l’écrivain à l’âge numérique.

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Par Faustine Vincent
avec Créé le 13.11.2015 à 16h02

Frédéric Martel - Il y a un paradoxe : on dit que c’est le pays des écrivains alors que, nonobstant les aides du Centre national du livre, on se soucie peu de leurs problèmes. La chaîne du livre est assez bien protégée, mais l’auteur est bien seul dans ses combats. Il faut en finir avec la paupérisation de la profession, sinon ce sont des générations entières d’écrivains qu’on va tuer. Lors d’un festival, j’ai assisté à ce scandale qui consiste à rémunérer tout le monde, sauf l’auteur, alors qu’il justifie la tenue de cet événement.

Dire qu’il n’y a pas assez d’argent est périlleux. Cette économie n’est plus fondée sur la réalité. Le livre rapporte trop peu. Si personne ne réagit, il risque de faire office de produit d’appel. Cela aura des conséquences aussi pour l’édition. Toute la chaîne du livre doit faire des efforts. Aujourd’hui, on n’en demande qu’aux auteurs. Je ne cherche pas la bagarre, je ne suis pas convaincu d’avoir toutes les solutions, mais l’idée du rapport est de secouer le cocotier.

Quand ils font un livre aujourd’hui, les auteurs pour la plupart ne bénéficient d’aucune critique. C’était déjà le cas de nombreux auteurs de sciences sociales. Le problème, c’est que la critique traditionnelle est en voie de fossilisation, et que la promotion purement algorithmique des ouvrages, comme le fait Amazon, n’est pas pertinente. Je propose donc de recourir à la "smart curation", un mode de prescription culturelle combinant tri algorithmique et humain.

Elle permet de personnaliser la critique et d’offrir de la visibilité aux livres passés inaperçus en conjuguant des critères comme l’espace géographique, la culture, la langue. La smart curation est la priorité du Web dans les quinze ans à venir face à la surabondance inédite de l’offre culturelle. Elle permet d’avoir des suggestions plus pertinentes, et d’éviter qu’Amazon fasse le tri pour vous, alors que ses recommandations sont liées à son taux de rémunération, et non à vos goûts. Le débat public sera lui aussi assaini si l’on ne parle pas que d’Eric Zemmour ou de Natacha Polony.

C’est difficilement mesurable, mais poster un message sur Facebook ou sur Twitter à ses milliers de followers peut avoir un impact positif. Et c’est plus efficace que d’aller à un événement de la Fnac, où l’on est mal reçu et où l’on se retrouve devant une poignée de personnes. On entre dans le siècle numérique. Cela affecte tous les secteurs, et pas seulement l’édition. Moi je suis optimiste : tout cela va se traduire par des innovations et, au final, les auteurs vivront mieux qu’avant. Mais donnons-nous les moyens de suivre cette évolution.

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