Dresser un état des lieux sur l'écologie du livre est fort bienvenu. Avec Ceci n'est pas un livre vert (Rue de l'échiquier, 22 mai), Fanny Valembois mène surtout une expérience inédite. « Cet ouvrage est un objet d'expérimentation mené dans une démarche interprofessionnelle », affirme la formatrice et consultante en transition écologique des organisations culturelles du Bureau des acclimatations (BDZA). Avec son éditeur Thomas Bout, cofondateur de Rue de l'échiquier, elle a sollicité l'avis d'une centaine de personnes, représentant l'ensemble des métiers du livre, pour penser un projet le plus vertueux possible.
Financièrement soutenu dans sa « démarche de recherche et développement » par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), le duo a bénéficié d'un dispositif d'accompagnement avec Cyril Delfosse, cofondateur du BDZA. « Son soutien a été indispensable pour nous aider à formaliser notre démarche », remercie l'autrice. Le chantier de la transition du livre est vaste. Aussi, Fanny Valembois et Thomas Bout ont dû renoncer à certaines expériences. « Nous ne pouvons pas courir tous les lièvres à la fois », admet la consultante. Alors, l'équipe constituée s'est concentrée sur plusieurs points « un peu disruptifs » - la fabrication, le modèle économique et la circulation du livre - dont elle relate, avec une transparence rare, l'expérience au sein de son ouvrage.
Écoconception : moins mais durable
« La première partie du travail consiste à faire moins : comment limiter la quantité produite et la faire circuler le mieux possible », souligne Fanny Valembois. Prenant appui sur le travail mené depuis longtemps par Rue de l'échiquier, l'autrice et l'éditeur ont reçu le concours du fondateur d'Écograf, Benoît Moreau et de l'imprimerie Corlet dans leur démarche d'écoconception. Destinée à la filière, la première édition du livre est limitée à un tirage unique de 2 000 exemplaires. L'ouvrage est « imprimé sur du papier Holmen Book extra-blanc PEFC 80 g avec un format optimisé de 16,5 x 24 cm pour éviter la gâche », explique Thomas Bout.
Un échange avec les potentielles lectrices et lecteurs met en évidence que « près de 70 % des personnes interrogées souhaitent conserver cet outil professionnel pour pouvoir le consulter ou le prêter », annonce Fanny Valembois. Il faut donc lui assurer une bonne robustesse. L'équipe s'est interrogée sur le pelliculage. « Cette matière plastique dégrade la recyclabilité mais, en son absence, les livres s'abîment plus vite », rappelle Fanny Valembois. Finalement, pour éviter le plastique, « nous avons tranché pour un papier de couverture Munken Lynx Rough qui ne rend pas possible le pelliculage, indique Thomas Bout. La couverture est simplement recouverte d'un vernis de protection, une encre transparente composée d'huiles végétales. »
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Faut-il aussi opter pour des rabats ? « Cela consomme plus de papier mais permet de consolider les endroits d'usure les plus fréquents », affirme Fanny Valembois. Si la maison n'a pas la main sur l'encre utilisée, notamment sur la couverture, elle tente en revanche « d'en réduire la quantité en jouant par exemple sur le taux d'encrage ». Pour limiter le vieillissement de sa couverture verte, il a d'ailleurs été décidé de proposer une marge blanche « sur la tranche et l'encadrement ». Sans négliger l'importance de l'esthétisme, les perspectives d'écoconception sont variées. Mais « ces quelques exemples montrent combien nous devons arbitrer entre des choix tous imparfaits », pointe l'autrice.
Économie : le risque partagé
« Le modèle économique classique de l'édition rémunère l'exploitation d'une œuvre réalisée mais pas le travail d'écriture », rappelle Fanny Valembois. Exerçant une activité d'entrepreneuse-salariée au sein d'une coopérative d'activité, l'autrice a choisi de puiser dans sa trésorerie professionnelle pour maintenir son salaire. « Il était important que le temps d'écriture soit pris en compte au sein de cette expérimentation », assure-t-elle. Sans pour autant défendre le salariat pour les autrices et auteurs, Fanny Valembois et Thomas Bout tentent d'imaginer un autre modèle économique.
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Vendu à 35 euros, Ceci n'est pas un livre vert bénéficie d'une « offre de souscription avant sa parution en librairie, ce qui permet de respecter rigoureusement la loi sur le prix unique tout en participant à l'équilibre du projet », précise Thomas Bout. Les deux parties s'entendent également pour contraindre la cession de droits au tirage initial de 2 000 exemplaires et pour exclure de leur contrat les éventuelles cessions. « Une négociation ultérieure au cas par cas sera le moyen de préserver les intérêts des deux parties », ajoute l'éditeur.
Au-delà de la seule vente du livre, « nous voulons avant tout qu'il soit lu et cela passe par sa circulation avec, par exemple, l'animation d'ateliers ou de conférences ou la vente d'occasion », insiste Fanny Valembois. Autant d'éléments - d'ordinaire invisibles - qui intègrent leur budget prévisionnel. Ainsi, le salaire de l'autrice entre dans l'assiette des dépenses tandis que la vente d'éventuelles prestations figure par exemple dans celle des recettes. À un contrat d'édition « relativement classique » et sans à-valoir, s'ajoute un contrat de coédition qui repose sur le partage des bénéfices mais aussi des éventuelles pertes. « Tout ceci pose des questions politiques et juridiques. Nous expérimentons ce modèle mais il n'est pas une panacée », admet l'autrice. En revanche, « seules, ces solutions ne permettent pas de résoudre tous les problèmes. C'est uniquement en combinant plusieurs options que nous arrivons à un modèle économique qui tient », ajoute-t-elle.
Circulation : prêté et consigné
En complément des ventes d'exemplaires neufs « à un prix délibérément élevé », Fanny Valembois et Thomas Bout entendent favoriser le prêt pour améliorer l'accessibilité de leur ouvrage. En bibliothèque mais aussi entre particuliers. Une cartographie, réalisée via la plateforme en open source GoGoCarto et disponible sur le site de Rue de l'échiquier, vise à mettre en relation des personnes souhaitant prêter ou emprunter Ceci n'est pas un livre vert. L'autrice invite également les bibliothécaires à y signaler la disponibilité de l'ouvrage dans leur fonds. « L'intérêt n'est pas économique mais est de favoriser les échanges entre les personnes intéressées par l'écologie du livre », affirme-t-elle.
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Pour contribuer au modèle économique, lectrices et lecteurs peuvent également verser une contribution volontaire au titre du droit d'auteur. Lequel sera partagé équitablement entre la maison et l'autrice. « Un don de deux euros rapporte autant que 8 % de droits d'auteur sur un livre à 25 euros », réagit Fanny Valembois. Elle mise par ailleurs sur l'occasion à travers un partenariat avec Recyclivre. « L'entreprise s'engage à racheter tous les exemplaires qui lui seront proposés », déclare-t-elle. Sorti d'une logique algorithmique et « pour ne pas parasiter la vente du neuf », un tarif de rachat est fixé à 10 euros et le prix de revente à 25 euros. Surtout, le contrat de partenariat prévoit que Recyclivre reverse 10 % du chiffre d'affaires ainsi réalisé à Rue de l'Échiquier. « Les recettes directes du livre d'occasion sont marginales dans notre compte d'exploitation prévisionnel mais elles ouvrent la possibilité d'opter pour une stratégie de prix élevé », signale l'autrice.
Après : l'essaimage
Ceci n'est pas un livre vert. L'ouvrage porte bien son titre. Fanny Valembois et Thomas Bout n'ont pas la prétention de proposer une formule magique duplicable. « Je revendique le droit à l'erreur et à l'échec », assure d'ailleurs l'autrice. En revanche, leur expérimentation a le mérite d'ouvrir de nouvelles perspectives. « Nous avons pu réaliser ce projet parce que d'autres avant nous - comme le collectif des éditeurs écolo-compatibles, l'Association pour l'écologie du livre ou les commissions dédiées parmi les syndicats, ont porté ce chantier. Leur point d'arrivée a été notre point de départ », affirme-t-elle. Pour s'inscrire dans cette stimulation collective, elle entend publier sur le site de Rue de l'échiquier des ressources complémentaires, comme ses contrats ou un document collaboratif sur la fabrication. Avec l'espoir que « notre point d'arrivée devienne à son tour le point de départ d'autres personnes et d'autres projets ».
« Ceci n'est pas un livre vert » en chiffres
