Disparition

António Lobo Antunes, voix majeure du roman portugais, s’est éteint

António Lobo Antunes - Photo Photo by JOSE MANUEL RIBEIRO : AFP

António Lobo Antunes, voix majeure du roman portugais, s’est éteint

Figure incontournable de la littérature lusophone, António Lobo Antunes est décédé à 83 ans à Lisbonne. L’écrivain, auteur d’une trentaine de romans mêlant autobiographie, poésie et fiction, laisse une œuvre exigeante et profondément marquée par la mémoire de la guerre coloniale et l'histoire de son pays. L'un de ses derniers livres, Dictionnaire du langage des fleurs, doit paraître en novembre chez Christian Bourgois.

Par Louise Ageorges
avec AFP Créé le 05.03.2026 à 12h59

Le romancier portugais António Lobo Antunes, décédé jeudi à Lisbonne à l'âge de 83 ans, était un des écrivains lusophones les plus lus dans le monde, auteur d'une œuvre exigeante qui dévoile avec ironie les conflits intérieurs de la société portugaise contemporaine.

Dans un communiqué, les éditions Christian Bourgois, qui publiaient l’auteur en France depuis 1991, lui ont rendu hommage : « Dans une écriture au plus près des méandres de la pensée, António Lobo Antunes n’a cessé de scruter les contradictions de l’âme humaine, les conséquences de la colonisation, la violence des rapports familiaux et les méfaits du racisme et de la violence. Sa contribution à la littérature mondiale est inestimable. »

Une trentaine de ses livres y ont été publiés, parmi lesquels La dernière porte avant la nuit, La splendeur du Portugal ou Le retour des caravelles, considérés comme emblématiques de son œuvre. Son dernier roman traduit, L’autre rive de la mer, a paru en mars 2024. Un ultime ouvrage, Dictionnaire du langage des fleurs, traduit par Dominique Nédellec, doit paraître en novembre 2026.

Plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature, António Lobo Antunes est l'auteur d'une œuvre mêlant roman, poésie et autobiographie dans un style baroque et métaphorique. Marié deux fois et père de trois filles, il s'était remis de trois cancers tout en continuant d'écrire en moyenne environ un roman par an, mais il avait plus récemment cessé de publier.

Selon un journaliste auquel il avait accordé une série d'entretiens, l'auteur aurait été atteint d'une forme de démence, une information qui n'a jamais été confirmée par son entourage.

« Interprète sensible et incomparable de la condition humaine

« C'est avec une profonde tristesse que nous déplorons la mort d'António Lobo Antunes, écrivain portugais majeur, interprète sensible et incomparable de la condition humaine, l'un de nos auteurs les plus reconnus de ces dernières décennies », a réagi la ministre de la Culture, Margarida Balseiro Lopes, dans un message publié sur X.

Sa maison d'édition, le groupe Leya, a pour sa part évoqué la « profonde tristesse » provoquée par la disparition de l'auteur « de romans qui resteront pour toujours dans la mémoire de ses lecteurs et admirateurs ».

Auteur d'une trentaine de romans et plusieurs recueils de chroniques de presse, il a reçu en 2007 le prix Camoes, la plus importante distinction littéraire de langue portugaise.

Cet homme au regard bleu tantôt intense, tantôt perdu, se disait étranger « au bruit qui accompagne le succès ». En apprenant que son œuvre devait entrer dans le catalogue de la Pléiade, il déclarait en 2018 qu'il s'agissait de « la plus grande reconnaissance que l'on puisse avoir en tant qu'écrivain, bien plus grande que le Nobel ».

Au-delà des frontières du roman

Cherchant à « rompre avec la ligne droite du récit classique », António Lobo Antunes a ouvert les frontières du roman pour y faire entrer la poésie et l'autobiographie, et compare sa façon d'écrire à un « délire contrôlé ».

Au travers de drames personnels comme la mort, la solitude ou l'absence d'amour, António Lobo Antunes a dressé, dans une prose baroque, ouvragée et métaphorique, un tableau sans concession de la société portugaise, encore marquée par un demi-siècle de dictature et une guerre coloniale qu'il a lui-même vécue, en tant que médecin militaire sur le front angolais de 1971 à 1973.

Né le 1er septembre 1942 au sein d'une famille de la grande bourgeoisie lisboète, aîné d'une fratrie de six garçons, António Lobo Antunes devient, à son retour d'Angola, psychiatre dans un hôpital de la capitale portugaise.

Publié en 1979, son deuxième roman, Le cul de Judas (Os Cus de Judas), monologue d'un homme revenu de la guerre en Angola, est salué par la critique et, à partir de 1985, l'auteur se consacre exclusivement à l'écriture.

Défenseur des opprimés

Du décès d'un toxicomane dans La mort de Carlos Gardel (A morte de Carlos Gardel, 1995) au dépeuplement de la région de l'Alentejo (sud) dans La Nébuleuse de l'insomnie (Arquipélago da insónia, 2008), en passant par les mésaventures d'un gang d'une banlieue imaginaire de Mon nom est légion (O meu nome é legião, 2007), l'écrivain prend toujours parti pour les victimes et les opprimés.

Certains critiques comparent son œuvre à celle du grand romancier portugais Eça de Queiros, auteur d'un portrait corrosif du Portugal du XIXe siècle.

« J'aime ce pays. Nous sommes laids, petits et bêtes, mais j'aime ça », déclare un jour celui qui, dans Le Manuel des inquisiteurs (Manual dos inquisidores, 1996), dénonçait avec acrimonie les mensonges et désillusions qui ont suivi la Révolution des Œillets de 1974 et l'avènement de la démocratie.

Pétri de contradictions, António Lobo Antunes se décrivait lui-même comme un homme « tendre et affectueux », mais aussi « introverti et plein de doutes ». « Il ne m'est pas facile de vivre avec moi-même. C'est comme si j'étais toujours en guerre civile. »

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