Livres Hebdo - Longtemps remarquée pour la richesse et la diversité de son offre dans le secteur du livre, Toulouse présente aujourd’hui une concentration de fermetures de grandes enseignes. Comment analysez-vous cette situation ?
Christian Thorel - Le terme « concentration » me semble inadapté, alors même qu’il s’agit d’une « succession » de fermetures dans trois représentations du même univers. Dans l’ordre chronologique, une décision familiale, sous la contrainte d’une irrépressible poussée de spéculation immobilière. A l’emplacement de Castela, il est d’ailleurs à noter que les exigences du bailleur se heurtent à la crise et à un désengagement commercial qui se multiplie. La fermeture en juin de Virgin-Toulouse précède la scandaleuse entourloupe du groupe de M. Butler et ses conséquences sur les distributeurs. Quant à l’hypothèse de celle de Privat, elle sanctionne la politique professionnelle d’un autre groupe, Chapitre, dont on peut s’interroger sur les raisons qui l’avaient conduit vers notre univers. Un univers connu pour son extrême complexité professionnelle, et conséquemment pour sa faible rentabilité. Il faudrait donc conclure, provisoirement, que les livres vivent mieux leur diversité et leur singularité dans la réalité de la communauté des librairies indépendantes que dans la fiction des appétits financiers.
Dans ce contexte, quelle est la stratégie d’Ombres blanches ? Y a-t-il là une nouvelle opportunité de développement ?
Comment, dans une économie en crise, parler de développement ? Ces événements, dont on doit rappeler l’aspect de « casse sociale » et le découragement des vocations, bénéficient à l’ensemble des libraires de Toulouse, Fnac et périphérie comprises. Mais nous n’assistons pas au simple report de clientèles orphelines sur des lieux jusqu’alors non fréquentés, plutôt à une adaptation commune dans cet équilibre subtil de l’offre et de la demande. Dit autrement, chez nous, aucune poussée de la vente des best-sellers, toujours en retrait, mais des visages nouveaux, d’origines diverses, qui adaptent leur regard et leur recherche de livres à une équipe et à un assortiment, qu’ils ne connaissaient pas ou qu’ils découvrent d’une autre manière. Nous devons conserver l’exigence qui est la nôtre, prioritairement celle des fonds (120 000 titres), en renforçant toujours plus le lien des lecteurs de ces fonds avec ceux qui les ont en charge, les libraires. L’accueil et l’acte de vente doivent rester des obsessions. Nous sommes naturellement sur des projets, déjà bien avancés, en direction de ces deux objectifs. Depuis son premier agrandissement en 1981, la librairie est devenue un lieu de vie tout autant qu’un commerce. Nous n’avons jamais cessé de développer cette direction, et nous allons encore le faire dans les douze mois qui viennent.
Alors que les enseignes voient leur modèle économique remis en cause, celui de la librairie indépendante est-il toujours pertinent ?
Il n’est pas de mon ressort de qualifier le modèle économique des enseignes. Elles ont une fonction et une utilité très importantes dans l’économie du livre. Et tout nouvel affaiblissement compromettrait notre propre équilibre. Le monde de la production et celui de la distribution devraient simplement reconnaître aujourd’hui qu’ils ont commis des erreurs d’appréciation sur la fiabilité de ce modèle, et qu’ils en ont parfois abandonné le nôtre, qui a pu n’être perçu que comme alternatif. Mais les erreurs se répètent, et je déplore qu’à l’orée des années 2000 rien n’ait été fait pour endiguer la future et évidente lame de fond du commerce en ligne. La faute des diffuseurs d’avoir refusé l’établissement de conditions spécifiques de vente à ce nouveau mode se paye par l’affaiblissement de tous les réseaux en ville, et par l’accompagnement d’un monstre économique, aux méthodes sociales et économiques douteuses, qui menace d’asservir les éditeurs. La force des librairies indépendantes réside dans la conviction qui est la leur, dans leur désintéressement comme dans la rigueur d’une grande partie d’entre elles.
Quelle est à votre avis la principale menace qui pèse sur la librairie ?
De la même manière que l’Europe ne sait pas construire son avenir politique, le monde de l’édition, médusé par les opérateurs du numérique, ne prend pas la mesure d’un avenir construit avec les outils de l’histoire, qu’elle considère trop souvent comme du passé. Nous en sommes les meilleurs garants. Nous devons ensemble, et par-devers Amazon, Google ou Apple, et leurs émules, consolider l’esprit de nos catalogues communs des livres, et les sortir de la tyrannie des bases de données. Les éditeurs pourront consolider leur économie en soutenant la nôtre. Certains, trop peu, l’ont compris. Peut-on pour demain matin attendre de rapides signes d’une politique et d’une civilisation communes ? <
Propos recueillis par courrier électronique par C. F.