Plus gourmands en carton et papiers spéciaux, les bandes dessinées, livres jeunesse et beaux livres voient leur production plus facilement maintenue au sein des grands groupes d'édition, souvent au prix de concessions sur le choix des matières et la politique tarifaire. Les petits éditeurs n'ont en revanche d'autre choix que de reporter les projets les plus coûteux. Exceptionnellement dynamique en 2021 avec un chiffre d'affaires en croissance de 55,8 % par rapport à 2020 selon le rapport statistique du Syndicat national de l'édition, l'édition bande dessinée est logiquement la plus en tension sur les chaînes d'approvisionnement, suivie par l'également florissant secteur du livre jeunesse (+16 % en valeur). La tension est encore accentuée par la typologie même des ouvrages : parce qu'ils sont davantage consommateurs de cartons et de papiers spéciaux, les livres illustrés sont ceux qui voient le plus leurs prix grimper. Le segment des beaux livres, plus modeste en valeur, est concerné pour les mêmes raisons. « Au second semestre, nous allons encore supporter une hausse de 10 % du prix du papier pour les livres en noir, anticipe Séverin Cassan, directeur général délégué de La Martinière. Mais pour le papier de nos livres illustrés, l'augmentation sera plutôt de 15 à 20 %. »
Marine Barreyre, chef de fabrication chez AC Media.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Une approche prototypale
Les livres illustrés sont aussi plus chers parce qu'ils se prêtent moins à la standardisation des procédés de fabrication. Là où un éditeur de littérature générale rationalise habituellement sa production, l'éditeur jeunesse ou de beaux livres s'inscrit davantage dans une approche prototypale, avec des titres au concept plus singulier, tant dans le format que dans le type de papier utilisé. L'envolée des prix contraint certains acteurs à revoir cette approche : chez La Martinière, qui comprend les marques La Martinière Jeunesse, Le Seuil Jeunesse, Delachaux et Niestlé ou encore Huginn & Muninn, un tiers des ouvrages qui utilisaient un papier spécial (Munken, en particulier) passent désormais en papier standard, tels le beau livre Un demi-siècle dans l'Himalaya de Matthieu Ricard (La Martinière Jeunesse) ou l'album Herbes folles de Marie Dorléans (Seuil Jeunesse).
Hedwige Pasquet, présidente de Gallimard Jeunesse..- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À ces contraintes de prix s'ajoutent des délais d'approvisionnement plus longs pour les papiers spéciaux. Comme pour l'ensemble de la filière, l'absence de visibilité contrarie la préparation des plannings. « Nous passons des commandes à trois mois sans savoir combien nous paierons à la livraison, constate Hedwige Pasquet, présidente de Gallimard Jeunesse. Les papetiers nous appellent ensuite pour expliquer que le coût de l'énergie a augmenté et qu'ils doivent relever leurs prix. Nous sommes alors contraints de négocier. Aujourd'hui, l'acheteur n'est plus le roi. » Le constat est similaire pour Séverin Cassan, qui avait déjà commencé à commander à la fin du mois de juin le papier du premier semestre 2023. « S'engager si longtemps à l'avance n'est pas sans conséquence sur notre flexibilité. Il est plus difficile de changer ses plans quand on est lié à un imprimeur pour les six prochains mois », détaille-t-il.
Hausse de prix
Dans ce contexte, les leviers pour contenir l'explosion des coûts dépendent des spécificités de chaque segment de marché : intensité de la concurrence, élasticité des prix, niveau de substituabilité des ouvrages... Les beaux livres de fin d'année, en particulier, se prêtent par exemple mieux à une augmentation tarifaire que d'autres catégories d'ouvrages illustrés : « Il est relativement simple de faire passer un beau livre de 45 à 49 euros. Le consommateur répond présent car il est dans une logique d'achat coup de cœur pour Noël, décrypte Séverin Cassan. En revanche, relever les prix est déjà moins évident pour un livre jeunesse car ce marché est plus concurrentiel, et l'arbitrage peut aussi se faire entre livre et jouet. »
Ainsi en jeunesse, les augmentations sont plus ciblées. Si Auzou intègre par exemple l'inflation dans le calcul du prix de ses nouveautés, l'éditeur a également acté le 1er juillet dernier une première vague d'augmentations sur 85 titres du fonds, répartis dans trois collections. « Cela concerne les grands albums, les livres à toucher et les peluches du Loup, détaille Pierre-Olivier Schneider, directeur commercial du groupe Auzou. En revanche, nous n'avons pas touché aux prix des albums souples du Loup, qui n'ont connu aucune évolution depuis 12 ans. »
Reports de parutions
S'agissant de la bande dessinée, la nouvelle grille de prix publiée par le Syndicat national de l'édition le 1er juillet confirme la tendance haussière. Environ la moitié des éditeurs ont relevé leurs prix. Sur le sous-segment des mangas, traditionnellement vendus à petit prix, des acteurs comme Pika, Panini, Black Box et plus récemment Kana, ont procédé depuis le début de l'année à des hausses prudentes. Éditeur de mangas avec sa marque Ki-oon, le groupe AC Media est l'un des rares, pour le moment, à maintenir ses prix. « Nous avons conservé la même qualité de fabrication (vernis, dorures, jaquette...), au détriment de notre marge », explique Marine Barreyre, chef de fabrication. Le groupe n'a pas davantage prévu de réduire la production. « Nous publions toujours autant de nouveautés. En revanche, nous réimprimons beaucoup plus. »
Du côté des petits éditeurs, le report pur et simple de certaines publications reste la meilleure solution de court terme. « J'ai repoussé à l'année prochaine un beau livre dont je savais qu'il coûterait trop cher dans le papier initialement envisagé, confie Dominique Bordes, fondateur de Monsieur Toussaint Louverture. Nous allons prendre le temps de chercher un autre papier. » Pour les mêmes raisons, Enrick B. Éditions a reporté la parution du conte philosophique Cikatrice : « Nous faisons peu de beaux livres, résume Enrick Barbillon, le fondateur. Pour ce titre, nous avons attendu de pouvoir utiliser une reliure japonaise et du papier parchemin. »


