Les joueurs 1/6

Frédéric Ditis : plein les poches

Frédéric Ditis - Photo DR

Frédéric Ditis : plein les poches

Robert Laffont décrivait l’éditeur en "joueur" et en "pilier de casino". Livres Hebdo inaugure avec le fondateur de J'ai Lu une série de six portraits d'éditeurs qui, avant que le contrôle de gestion n'impose ses lois, se sont illustrés par leur culot et leurs "coups", en misant souvent très gros.

J’achète l’article 1.5 €

Par Daniel Garcia
Créé le 01.04.2016 à 01h30 ,
Mis à jour le 04.04.2016 à 10h27

Frédéric Ditis est mort le 9 février 1995. Il n’a pas laissé dans l’histoire de l’édition l’empreinte indélébile d’un Pauvert ou d’un Maspero. Il n’était pas non plus admiré de son vivant. "Beaucoup le snobaient, c’était pourtant un homme merveilleux", se souvient Pierre Belfond. N’empêche : il a "inventé" la grande diffusion, sans laquelle l’édition ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Peu lui importait, du reste, de ne pas être reconnu par les "nobles" éditeurs comme l’un des leurs. En 1943, il avait présenté son mémoire de licence de lettres sous l’auspice d’un vers d’Horace, Impavidum ferient ruinae ([le monde entier s’écroulerait] "qu’il en serait frappé sans en être effrayé"), qui laissait déjà présager d’un stoïcisme inébranlable.

Né en Suisse

Il était né Frédéric Ditisheim, en 1920, à La Chaux-de-Fonds, en Suisse. Probablement avait-il caressé très tôt le désir d’être éditeur car c’est en 1945, à 25 ans, qu’il crée les éditions Ditis, avec Yvette Renoux, une amie de la Faculté de lettres de Genève, qui sera sa plus fidèle collaboratrice. La principale activité des éditions Ditis se résume à la collection de romans policiers "Détective club". Le Livre de poche n’a pas encore été officiellement inventé - il le sera en 1953 -, mais des collections populaires au format de poche, ne publiant que des inédits, existent déjà. "Détective club" s’ajoute au nombre.

Dès 1946, les éditions Ditis s’enrichissent d’un bureau parisien. A Paris, Frédéric Ditis recrute Michel Averlant et Geneviève Manceron (la sœur de l’historien Claude Manceron). "Détective club" publiera une centaine de titres, avec un succès commercial mitigé. Pour écouler les invendus, Frédéric Ditis se tourne vers les supermarchés Prisunic, alors leader de la "grande distribution". Bradés au tiers de leur prix, les livres se vendent comme des petits pains.

Pour Frédéric Ditis, c’est la révélation. Il crée une collection au format de poche, "La chouette", au prix de 75 anciens francs, aux couvertures soignées (œuvre d’un graphiste italien, Giovanni Benvenuti), et vendue exclusivement dans les Prisunic. "La chouette" est une collection fourre-tout qui publie aussi bien des polars que de la science-fiction ou des romans d’aventures. "C’était révolutionnaire, personne n’avait jamais osé vendre des livres entre des plaquettes de beurre et des soutiens-gorge", se souvient Gilles Perrault, l’un des auteurs de "La chouette" : "Je l’avais rencontré en 1956. Je lui avais envoyé un manuscrit, dans l’espoir de gagner un peu d’argent. C’est lui qui m’a trouvé mon nom de plume : "Puisque tu vas écrire des histoires, tu t’appelleras Perrault, comme dans les contes.""

La profession se pince le nez ? Frédéric Ditis n’en a cure. Il a trouvé la martingale du succès. "Une amie lui avait fait lire des pièces que j’avais écrites pour la radio, il a aimé les dialogues et il m’a commandé un roman policier, se souvient Jean-Pierre Ferrière, un autre de ses auteurs, arrivé en 1958. Je me suis exécuté en traînant les pieds - je voulais faire du cinéma ! Cadavres en soldes s’est vendu à 50 000 exemplaires." Et comme les lecteurs réclament la suite des aventures de ces deux sœurs de province détectives à leurs heures, Jean-Pierre Ferrière rempile. En tout, il écrira soixante-quinze romans pour Frédéric Ditis.

Du jamais vu

Frédérice Ditis et Jacques Sadoul en 1974 chez J’ai lu.- Photo BULLETIN DU LIVRE

Voyant que le petit Suisse fait son beurre, les gros crémiers de la place s’intéressent à sa baratte. En 1958, les Flammarion s’associent à lui pour créer leur filiale poche, J’ai lu, dont il assume seul la direction, tout en continuant l’aventure des éditions Ditis jusqu’en 1962. Après des débuts modestes, J’ai lu prend de l’ampleur dans les années 1970 : Frédéric Ditis s’est lancé dans la publicité. Du jamais vu en poche. "Les ventes ne cessaient de grimper. Le Livre de poche nous regardait avec mépris. "Ils font du marketing", disaient-ils de nous, comme s’il s’agissait d’une maladie répugnante", racontera Jacques Sadoul, que Frédéric Ditis avait recruté, en avril 1968, comme directeur littéraire (1).

Visionnaire, Frédéric Ditis était aussi un joueur dans l’âme. "Mais pas un joueur inconséquent, précise Jean-Claude Lattès. Le jour où il a décidé d’acheter les droits de Barbara Cartland, que toute la profession considérait comme un sous-produit honteux de la littérature sentimentale, loin de s’en cacher, il a décidé de jouer le jeu à fond et d’en faire la promotion comme s’il s’agissait de Bernard Clavel. Et ça a marché !" Ditis et Lattès s’étaient rencontrés dans les années 1960, quand le second n’était encore qu’un jeune pigiste au journal Combat : "Mon premier article était consacré à l’économie du livre de poche. J’avais été stupéfait de voir qu’aucun éditeur n’en percevait la dimension industrielle. Sauf Ditis. Il avait tout compris avant l’heure."

En 1981, Jean-Claude Lattès devient le premier directeur de la branche Livre du groupe Hachette, racheté l’année précédente par Lagardère, il propose aussitôt à Ditis la direction du Livre de poche. "A travers Frédéric, il convoitait J’ai lu", assure Jacques Sadoul dans ses Mémoires. "Je voulais le meilleur éditeur de poche, corrige Lattès. Quand j’ai appris qu’il possédait 36 % de J’ai lu, l’occasion, c’est vrai, m’a paru bonne pour un rapprochement."

Frédéric Ditis va jouer le plus gros coup de sa carrière et le perdre : "Pas un instant il ne pensa qu’Henri Flammarion et ses fils garderaient J’ai lu sans lui", raconte encore Jacques Sadoul. C’est pourtant ce qui se passa. En 1982, Ditis passa chez Hachette, qui lui racheta ses 36 %, mais ne put en obtenir davantage : "Les Flammarion refusèrent de fusionner", résume Jean-Claude Lattès. Cinq ans plus tard, Ditis prenait sa retraite : "A ce que j’ai pu savoir, il regretta d’avoir quitté J’ai lu jusqu’à la fin de sa vie", conclut Jacques Sadoul.

(1) J. Sadoul, C’est dans la poche !, Bragelonne, 2006, disponible en poche chez J'ai lu.

Les dernières
actualités