La queue pour Thucydide
Dans un article paru dans LeTemps du 2 décembre 1941, le journaliste Robert Pimienta évoque la revanche du livre dans la capitale occupée. « On lit à Paris, note-t-il, bien davantage qu'aux temps heureux, mais on n'y fait plus les mêmes lectures. Les journaux sont moins répandus et d'ailleurs le nombre en a singulièrement décru. Mais il se lit beaucoup plus de livres, et particulièrement de classiques et d'ouvrages d'information, d'histoire et de documentation. » Il dit avoir fait la queue dans le magasin de la Librairie Guillaume Budé pour essayer en vain d'obtenir un Thucydide.
Le polar en tête
La vogue du roman policier, qui s'était affirmée durant l'entre-deux-guerres, se prolonge également sous l'Occupation. Albert Pigasse en témoigne en 1941 dans l'enquête des Cahiers du livre. Le directeur de la Librairie des Champs-Elysées a contribué à populariser le genre en lançant en 1927 les éditions du Masque, rapidement identifiées à la couverture jaune et à l'emblème du loup traversé d'une plume. Aux Cahiers du livre, Pigasse dit avoir écoulé, depuis l'armistice, dans la seule zone occupée, autant de livres qu'il en distribuait autrefois pour toute la France, les colonies et les pays de langue française. La réouverture de ce qu'il appelle la « zone inoccupée » lui permettrait de doubler son tirage si le manque de papier ne lui imposait de limiter sa production. Il défend avec vigueur les lettres de noblesse du genre auquel il voue sa maison. Le roman policier tel qu'il le conçoit « est une distraction de l'esprit : pas d'étalage de crimes, pas d'immoralité, simplement une énigme à résoudre ».
La surveillance des libraires
La surveillance des librairies reste pesante tout au long de la période de l'Occupation. Le journal d'Henri Drouot, professeur d'histoire à la faculté de Dijon, témoigne au quotidien de cette pression à travers les notations consacrées aux tribulations de la Librairie Rigollot, « maison catholique et d'esprit français » installée rue de la Liberté. Le 14 octobre 1940, Drouot apprend que le libraire vient de mourir d'un anthrax mal soigné dans un camp de prisonniers. Son fils, étudiant à la faculté de droit, lui explique que des inspecteurs allemands passent de temps en temps à la librairie et interdisent la vente de certains livres. « La liste de proscription est longue et assez étrange », note Drouot. A la fin du mois de février 1941, il évoque l'ouverture d'une « librairie boche » dans la même rue de la Liberté. Dans la vitrine, il voit « uniquement des livres en allemand, avec de gros titres sur du carton en couleur et à peu près exclusivement consacrés à Hitler, à ses coéquipiers, aux doctrines nazies ». Les librairies françaises, bien pauvres depuis l'Occupation, lui paraissent néanmoins plus diversifiées encore dans leur contenu. Il note que les soldats d'occupation les fréquentent d'ailleurs plus volontiers que la librairie allemande.
L'effondrement du chiffre d'affaires
Le montant des chiffres d'affaires de la librairie et de l'édition n'est pas connu pour l'année 1940 ni pour 1944. En revanche, pour les trois années intermédiaires, on peut constater une hausse sensible. La donnée massive qui structure la période est la contraction brutale du tonnage de papier disponible. A partir d'estimations faites en fonction du poids moyen d'un livre, on a pu déduire que 112 millions de nouveaux volumes ont été mis en circulation de 1941 à 1944. Or, pour la seule année 1938, 152 millions de volumes avaient été publiés. On peut donc déduire que l'offre des années d'Occupation se caractérise par un déficit de près de 500 millions de volumes par rapport aux tendances de la fin des années 1930.
La fréquentation des bibliothèques
D'autres données, provenant des bibliothèques de province, soulignent que la soif de lecture n'est pas l'apanage du public parisien. La bibliothèque municipale de Lyon, qui enregistrait 79 183 entrées en 1938, en reçoit 128 606 en 1941 et 115 985 en 1942. A Toulouse, les années de guerre sont également marquées par une hausse de fréquentation de la bibliothèque municipale. Les nouveaux locaux, inaugurés en 1935, regroupent les 220 000 volumes de l'ancienne bibliothèque d'étude et les 20 000 volumes voués au prêt à domicile de la bibliothèque populaire. En 1939, 64 000 volumes ont été communiqués ; en 1940, leur nombre dépasse les 100 000. « Autre fait significatif, le nombre de volumes communiqués qui était de 450 par jour l'an dernier a toujours dépassé 700 au mois de novembre, ce qui prouve que nous avons affaire à un public sérieux qui vient lire et non chercher un endroit où l'on peut se reposer ou écrire commodément », note la bibliothécaire en chef dans un courrier de décembre 1940.
Un livre plus cher
La question du prix des livres constitue également une question sensible. Dès le mois de juin 1942, les éditeurs français, mettant en avant le coût des matières premières, demandent au Comité d'organisation une augmentation de 70 % des tarifs des ouvrages vendus plus de dix francs en 1939. Les services allemands opposent leur veto. Les discussions aboutissent à la mise au point par Marcel Rives d'une directive 168, communiquée aux professionnels à la fin de l'été 1943. Loin de répondre aux attentes des éditeurs, le nouveau texte précise que, pour faire homologuer le prix de vente au public, l'éditeur doit déposer auprès du Comité une fiche de fabrication détaillée et une fiche de décomposition du prix.
Cette nouvelle réglementation suscite au sein de la profession un vent de fronde qui va marquer dès lors les derniers mois de l'Occupation. Maurice Girodias, le dirigeant des éditions du Chêne, en est l'un des acteurs les plus décidés. Officiellement, l'opposition de Girodias à la directive 168 repose sur son refus de voir limiter de façon administrative à 3,7 % du prix de vente la marge bénéficiaire de l'éditeur, décision arbitraire méconnaissant à ses yeux les aléas du métier. Dans ses Mémoires, il ne cache pas qu'il était tout aussi furieux d'être empêché de recourir au marché noir pour l'achat de papier par la nécessité de produire toutes les factures rentrant dans la fiche de fabrication. W
