"Le danseur des solitudes" : en entrant dans le premier roman de Joana de Fréville, on pense à ce qu’écrit Georges Didi-Huberman sur l’artiste du baile flamenco Israel Galván. Danser avec une "solitude partenaire", c’est ce que cet homme et cette femme, tanguant dans les bras l’un de l’autre dans Le pas du lynx, s’étreignant dans un abrazo de secours, semblent chercher.
Entre eux, il y a un contrat. Il a passé une annonce dans le journal : "non Argentin, ne parlant pas français souhaite partager pratique du tango en silence". Elle a répondu. Ils se donnent rendez-vous pour la danse. Rien que la danse. Ils ne veulent être que des "corps dansants". Dans le roman, ils sont sans nom. Tout juste sait-on d’elle qu’elle porte un "patronyme de fjord". Etrangers, en exil, dans tous les sens du terme. "Esseulés ensemble". Le non-Argentin, peintre, cherche quelque chose au-delà du plaisir de danser qu’il pourrait relier à son travail. Il veut "ferveur et intensité". La jeune femme est photographe. Endeuillée par un drame, "elle attend que l’épuisement s’épuise lui-même, cela arrivera". Ils s’éloignent et se retrouvent au gré d’absences dont ils ne se racontent rien. Elle part photographier des corridas pour un reportage de commande, se rend seule dans des milongas, où, dans les bras d’un vieux tanguero, elle "sent se diffuser dans ses reins le poids d’ailes anciennes". Puis s’intercalent des entrevues "hors contrat" et pas à pas, la danse de survie devient danse de vie.
Si pertinent soit-il, le tango comme métaphore d’un couple et gestuelle des mouvements de l’âme est un cliché risqué. Mais Joana de Fréville, tanguera elle-même à n’en pas douter, connaît le piège et parvient à régénérer les images usées en recréant au cœur de son écriture, très travaillée, la tension propre à cette danse, son injonction contradictoire - se tenir ou s’abandonner -, son lyrisme douloureux et virtuose. Véronique Rossignol
